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8 janvier 2014 3 08 /01 /janvier /2014 14:17

 

Je ne fréquente pas particulièrement les églises, mais je dois avouer entretenir une relation particulière avec Saint-Germain-l'Auxerrois. Menacée de disparition à diverses reprises au cours des siècles, à l'histoire particulièrement tourmentée, son architecture singulière en fait une église qui ne ressemble à aucune autre. Et puis, il faut bien le reconnaître, il n'est pas donné à toutes les églises de se situer face à la colonnade du Louvre, en plein coeur de Paris.

 

 

Lorsque les derniers feux du couchant viennent caresser la place du Louvre, ils illuminent cet étonnant ensemble d'édifices avec son beffroi central, qui a fait dire à des mauvaises langues qu'il ressemblait  à "un huilier avec ses deux burettes" !! C'est qu'en fait l'église médiévale se limite à la partie droite de l'ensemble. A gauche, c'est la Mairie du Ier Arrondissement, de style néo-gothique, qui date du milieu du XIXème siècle, de même que le beffroi central. La séparation entre l'Eglise et l'Etat se situe au niveau d'une petite cour à laquelle on accède en passant sous le porche central séparant l'église du beffroi.

 

 

Le baron Haussmann, encore lui, est responsable de cette surprenante co-existence. A la suite de la démolition frénétique des vieux immeubles entourant l'église, celle-ci se retrouva en situation de déséquilibre inesthétique à l'extrémité d'une grande place vide, d'où la décision de rétablir l'harmonie de l'ensemble. On murmure cependant que le baron, qui était protestant, n'aurait pas voulu courir le risque de se voir reprocher la destruction d'un édifice aussi symbolique, dont la cloche aurait, en 1572, sonné le tocsin annonciateur du massacre de la Saint Barthélémy.

 

 

Mais la raison pour laquelle je m'intéresse tellement à cette drôle d'église, ce n'est pas tant son histoire si riche, ni le fait que Molière et Rameau s'y marièrent et que Louis XIV y avait son banc privé, non, la véritable raison, ce sont ... ses gargouilles !!

 

 

      Si on se place côté sud de l'église, dans la rue des Prêtres-Saint-Germain-l'Auxerrois,  avec pour toile de fond l'infortunée Samaritaine, et qu'on lève le nez, on découvre un impressionnant alignement d'acrobates longilignes qui, défiant les lois de la pesanteur, paraissent s'élancer de la balustrade surplombant l'édifice. 

 

 

Venus tout droit des tréfonds du Moyen-Age, ces témoins de peurs et de terreurs ancestrales sont là pour nous rappeler que le Mal rôde autour de la Maison de Dieu.

 

 

 

Dégorgeoirs de pierre rejettant l'eau de pluie le plus loin possible du sanctuaire, les gargouilles rejettent aussi symboliquement les énergies néfastes en même temps que les eaux pluviales salies.

 

 

A une époque où, pendant des siècles, le Ciel et l'Enfer vont s'affronter dans une lutte sans merci, les gargouilles ont pour mission d'éloigner le Malin en l'effrayant par leur aspect hideux.

 

 

Issues d'un bestiaire imaginaire, elles prennent souvent la forme d'animaux monstrueux, quelquefois d'un dragon ailé en référence à la Gargouille primordiale, celle que Saint Romain vainquit, selon la légende, dans les marais de la région de Rouen.

 

 

 

 

L'habileté du sculpteur permet de varier à l'infini les formes animales qui décourageront le Vice de franchir le seuil de l'église, avec parfois une touche d'humour, tel cet ours revêtu d'une robe de moine.

 

 

 

 

Mais les plus impressionnantes représentations sont sans conteste ces figures humaines hurlantes qui devaient inciter les fidèles à regagner au plus vite la sécurité du lieu sacré. On prétend que lorsque le vent s'engouffrait dans ces sculptures, elles se mettaient à gémir, accentuant encore la terreur que leur vision inspirait.

 

 

 

 

 

Au dessus de la façade ouest, d'incroyables funambules vermiculaires s'étirent à la limite de la rupture d'équilibre, témoignant, s'il en était besoin, de la virtuosité de ces artistes anonymes, dignes contemporains des audacieux architectes des nefs gothiques.

 

 

 

 

Sous le porche principal, les rois, les saints et les reines dialoguent avec des créatures improbables.

 

 

 

 

Un immonde bestiaire escalade les arches ou joue au passe-murailles.

 

 

 

La vision effrayante des tourments de l'Enfer et le spectacle de nos turpitudes foulées aux pieds par les Saints devraient nous décourager à jamais de succomber à la pernicieuse tentation du Péché.

 

 

Plus étonnant est ce détail, difficile à distinguer, à la base d'une gargouille située dans le no man's land entre Eglise et Mairie. Il s'agit d'une boule dévorée par une multitude de rats, symbolisant vraisemblablement le Monde rongé par la Misère. Le grouillement frénétique des rongeurs est observé avec intérêt par un gros chat à la face lunaire. Il existe parait-il en France d'autres exemples de "boules-aux-rats" dans des édifices religieux gothiques, mais celle de Saint-Germain-l'Auxerrois présenterait la caractéristique singulière suivante : les rats en sortent, alors que dans les autres exemplaires connus, ils y pénétrent !!

 

 

Dans le calme du soir, le saint évêque d'Auxerre semble inviter les fidèles apeurés à retrouver le chemin du salut.

 

 

Vêtue de ses longs cheveux, la belle Marie l'Egyptienne apporte de Jérusalem les miches de pain dont elle se nourrira dans le désert. Cette sculpture, comme beaucoup de celles du porche, est une copie du XIXème siècle.

 

 

L'original du XVème siècle, avec sa superbe polychromie, est conservé à l'intérieur de l'église.

 

 

Non loin de là, Saint Germain en personne a lui aussi traversé les siècles et bénit les pêcheurs en quête de repentance.

Au dehors, la circulation automobile, rue de Rivoli et sur les quais de Seine, atteint son paroxysme, couvrant le gémissement des gargouilles acrobates, devenu inaudible.

 

oooOOOooo

Les Gargouilles de Saint-Germain-l'Auxerrois

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Published by Jean-François - dans Photographie - Paris
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commentaires

Thaddée 18/01/2014 22:05

On en apprend des choses avec toi ! Déjà toute l'histoire de l'église, ensuite toute l'histoire des gargouilles. Ce qui me fascine, ce sont ces gargouilles longilignes : comment cela se fait-il qu'elles n'aient pas été rompues, cassées par les intempéries ? C'est du solide, j'admire les architectes à l'origine de ces sacrés petits monstres, qui pour certains (en début de reportage, un qui est vert) m'ont l'air super sympathique et attendrissant, ce qui n'est bien sûr pas leur vocation première. C'est un superbe article et le texte est aussi passionnant que les photos.
J'ai eu un mal fou à te retrouver Jean-François, tu ne m'avais pas laissé ton lien dans ton commentaire et comme à la migration j'ai perdu les trois-quarts de mes liens ... Je viens de retrouver ton adresse et c'est pourquoi je te laisse vite un mot pour que tu saches que je fais toujours partie de tes fidèles visiteurs, avides de statues de toute sortes. Passe un beau dimanche, à bientôt !

Jean-François 18/01/2014 23:36

Bonsoir Thaddée. Ravi de retrouver ma fidèle lectrice. L'histoire de cette église est vraiment incroyable. Il faut lire à ce sujet l'article de Huysmans, dont Midolu - toujours aussi érudite - donne le lien. Absolument passionnant. Pour ce qui concerne la solidité des gargouilles longilignes, j'ai appris depuis que celles de Paris ont été sculptées dans un calcaire particulièrement résistant que l'on trouve dans le bassin de la Seine, le "liais-cliquard", qui se prête admirablement à de longues constructions en saillie appelées à défier le temps. Ce serait donc dans les régions où l'on trouve ce type de calcaire que l'on a le plus de chance de découvrir ces fines acrobates ! Bon dimanche Thaddée. A bientôt.. .

midolu 14/01/2014 10:29

Je partage tout à fait l'avis de Jacqueline.
Étrange peuple que celui des gargouilles et chimères, et autres sculptures ... J'apprécie de les regarder, dans leur architecture, avec l'aspect artistique, et aussi historique. Ce sont des témoins, des reflets de la culture et des croyances. C'est très intéressant de se pencher (exercice difficile, s'agissant des gargouilles haut-perchées !) sur leur symbolique.
Les tympans de certains bâtiments religieux, comme par exemple celui de l'abbatiale Sainte-Foy de Conques, sont parfois très " riches ", si peu que l'on s'intéresse aussi aux détails.
À propos de l'étrange " boule du monde ", Joris-Karl Huysmans formulait l'hypothèse que la scène faisait référence au sort des " brigands qui dévastent la terre et qui seront à leur tour dévorés par le Démon. "
http://fr.wikisource.org/wiki/Trois_%C3%A9glises_et_trois_primitifs/Sain_Germain-l%E2%80%99Auxerrois
Merci Jean-François. Bonne journée

Jean-François 14/01/2014 19:28

Merci Midolu pour la référence à l'article de J K Huysmans. Un bien bel article qui traduit bien l'atmosphère si particulière de cette étrange église à l'histoire ô combien mouvementée. La boule et ses rats gardent leur mystère. Il faut dire d'ailleurs qu'en été ils disparaissent derrière le feuillage d'un arbre placé juste devant, et de toute façon une grille ferme maintenant l'accès à la cour où ils se trouvent. Illustrer un article de blog peut parfois se révéler aventureux :-))

JACQUELINE 10/01/2014 08:31

Quel bel article! C'est ainsi que j'aime moi aussi regarder les dètails...Et ceux ci nous ramènent dans les peurs que l'église voulait susciter chez les pauvres gens...Ta phrase finale dit bien que désormais...la peur est autre!!!!
Bonne fin de semaine

Jean-François 10/01/2014 13:40

Il faut effectivement traquer de petits détails pour s'imprégner de l'atmosphère, inquiétante et fascinante à la fois, de ce Moyen Age qui nous parait si lointain mais qui parfois semble se rapprocher de nous...Une bien curieuse église en vérité. En sa qualité de 'paroisse des artistes', tous les ans une messe y est dite pour les artistes qui devront mourir dans l'année !! Étonnant, non. Merci Jacqueline. A bientôt

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