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12 mai 2015 2 12 /05 /mai /2015 19:03

 

Autant l'avouer tout de suite, "mon" Portofino, ce n'est pas ce petit village décrit par Maupassant "qui s'étend comme une demi-lune autour d'un bassin silencieux".

S'il est indéniable que le minuscule port, dont les petites maisons joyeusement colorées se serrent en arc de cercle autour du plan d'eau, est un véritable bijou serti dans un écrin de verdure exubérante, il y a belle lurette que l'on a oublié ici ce que le mot silence pouvait bien signifier.

 

 

Portofino est le rendez-vous incontournable de la jet-set internationale. Les villas des milliardaires hollywoodiens saupoudrent les pentes embaumées comme sucre en poudre sur un gâteau. Les boutiques de luxe ont remplacé les petites échoppes traditionnelles. Des yachts immenses, immatriculés aux îles Caïman ou en d'autres paradis tropicaux, toisent les quidams à quai du haut de leur bastingage chromé. Quant aux restaurants, ils affichent des menus qui défient les estimations tarifaires les plus extravagantes et je ne m'apesentirai pas sur les heures interminables passées en voiture le week-end à prier pour qu'une place de parking se libère enfin dans ce lieu mythique qui ne dispose que d'une voie d'accès, et qu'il faut donc emprunter à l'aller comme au retour.

 

 

Non, mon Portofino à moi, c'est le Mont, "Il Monte", comme on le désigne ici affectueusement, un promontoire rocheux de treize kilomètres de large qui s'avance dans la mer à une quarantaine de kilomètres au sud de Gênes. La seule protubérance notoire en fait de cette côte qui va de la frontière française jusqu'en Toscane. Le nez de la Ligurie en quelque sorte, bordé, côté Portofino, qui s'y adosse, par le Golfo del Tigullio, et côté Gênes, par le bien nommé Golfo Paradiso.

 

 

Ce nez, on le voit de loin. Il faut dire d'ailleurs qu'en son point le plus élevé, le Monte di Portofino s'élève à 610 mètres tout de même, un point culminant qui souvent, l'hiver, disparaît dans les nuages lorsque les brouillards marins s'accrochent en écharpe à son sommet.

Le Mont a été déclaré Parc National en 2003. Il était auparavant protégé, depuis 1935, de la contamination spéculative qui a tellement défloré une grande partie de la riviera ligure. Ayant échappé miraculeusement au béton, il constitue un hâvre de paix et de tranquillité pour la plus grande joie des promeneurs et randonneurs qui, comme moi, ont eu le bonheur de parcourir ses sentiers parfumés.

 

 

Lorsqu'on arrive en avion en venant du nord, l'appareil, avant de se poser à Gênes, joue les grands albatros. Il décrit une large courbe paresseuse autour du Mont, contourne et frôle les antennes de Portofino Vetta, à la partie supérieure du promontoire et s'en va caresser de l'aile la Riviera di levante, frangée d'écume, qui se chauffe au soleil, blottie sur l'étroite bande côtière qu'ont bien voulu lui concéder les collines pentues et austères qui ceinturent le paysage gênois. Une myriade d'habitations s'accrochent sur les pentes des collines, à la limite, semble-t-il, de la rupture d'équilibre.

 

 

Vu depuis la côte, le Mont impose sa présence. A Nervi, au crépuscule, la vieille tour de guet qui n'a plus depuis bien longtemps à signaler l'apparition à l'horizon des voiles barbaresques, semble se satisfaire d'une bienveillante surveillance de cette excroissance terrestre partie effrontément à la conquête de la mer.

 

 

Côté mer, le Mont révèle une nature tourmentée. Ses pentes abruptes et inhospitalères, refuge des oiseaux de mer, dévoilent le tohu-bohu originel qui déposa, il y a des millions et des millions d'années, couche après couche, les strates de sédiments, évocatrices d'un nappage inspiré, oeuvre d'un patissier démiurge.

Tout en haut, le clocher blanc de l'église du petit village de San Rocco, point de départ de nombreuses randonnées, parait bien miniscule.

 

 

L'une des étrangetés du Mont est d'être constitué en partie d'un conglomérat rocheux - une rareté parait-il - qui a recouvert des gros blocs granitiques érodés d'une matrice essentiellement calcaire qui ressemble à s'y méprendre à une coulée de ciment. 

On a donné en italien le drôle de nom de puddinga, pudding, à ce phénomène géologique, ce qui pourrait éventuellement expliquer l'attirance immodérée des britanniques pour cette région de la côte méditerranéenne !!

Punta Chiappa, pointe extrême du promontoire, est tout-à-fait représentative de ce fameux pudding, étonnant à défaut d'être digeste.

 

 

En fait, c'est par la délicieuse cité maritime de Camogli, véritable carte postale vivante, qu'il faut approcher le Mont. Cette petite ville est blottie, tout au fond de la courbe sensuelle du Golfo Paradiso, carrément au pied du promontoire.

Il y a cinq ans déjà - comme le temps passe - j'avais inauguré ce blog par un très long article consacré à ce lieu magique qui ne peut laisser indifférent. Les façades peintes des maisons traditionnelles qui s'alignent au bord de la plage de galets évoquent toujours un décor de théâtre, même si les flétrissures du temps ont été soigneusement effacées et que quelques boutiques de mode et galeries d'art ont fait leur apparition. Les chats n'y règnent plus en maîtres absolus et, dès les premiers beaux week-ends de printemps, le port est envahi par la foule bruyante des milanais, trop heureux d'échapper un temps aux brouillards malsains de la cité lombarde.

 

 

Manteaux de fourrure, hauts talons et tenues décontractées-chic du dernier styliste à la mode déambulent alors sur les pavés du porticciolo, observant avec une infime pointe de condescendance ces drôles de pêcheurs en bonnet qui réparent leurs filets, indifférents au remue-ménage environnant.

 

 

Les pêcheurs, eux, en ont vu d'autres. Les plus anciens s'interpellent en gênois, cette langue qui a les aspérités rugueuses des rochers battus par les flots. Ils ont la fierté d'appartenir à une longue lignée d'hommes de mer qui firent la gloire de cette ville qui, au milieu du XIXème siècle comptait encore plus de navires enregistrés dans ses livres que le port de Hambourg, ce qui lui valut d'être surnommée 'la città dei mille bianchi velieri' la ville aux mille voiliers blancs. 

 

 

Aujourd'hui, les draps qui séchent au soleil, avec le Mont en arrière-plan, sont peut-être les seuls à évoquer encore ce glorieux passé, mais, si nombreux ont été les enfants de Camogli à embrasser le métier de marin qu'il arrive toujours que la corne de brume d'un navire navigant près de la côte signale joyeusement aux habitants qu'un fils du pays est de passage.

Les pêcheurs le savent bien, les beaux jours et les touristes partis, la mer n'est pas toujours le miroir étincelant qui fait la joie des plaisanciers. 

 

 

Ils savent les jours sans fin où la mer pousse ses gerbes d'écume à l'assaut des façades, le vacarme assourdissant des galets que les vagues roulent avec une régularité de métronome, l'air saturé d'embruns et poisseux quand tout autour s'oxyde, se corrode, se décolle, se délite. Ils savent la pluie et le vent..

En Ligurie, la rose des vents a plus de branches qu'une étoile de mer, tramontana alta, tramontana bassa, maestrale, scirocco, libeccio, la liste est longue. Encore heureux qu'ils ne soufflent pas tous en même temps !

Il faudrait aussi parler de la pluie. Elle adore cette région, pas une petite pluie fine, non, des torrents déversés du ciel qui transforment les petits cours d'eau anodins de l'été en furies dévastatrices et provoquent des glissements de terrain meurtriers qui n'épargnent même pas les jolis sentiers forestiers du Mont.

 

 

C'est peut-être pour tout cela que la petite église de la ville, élevée au rang de basilique, rien que çà, est si outrageusement décorée et que les ex-voto y sont si nombreux. Tant de naufrages ont eu lieu dans les eaux si belles qui bercent cette étonnante petite cité dont l'origine du nom, contestable et contestée, pourrait être Cà da mogee c'est-à-dire Casa delle moglie en italien, la maison des épouses...dont les hommes sont en mer !....

 

 

Dans le délicieux petit musée maritime de Camogli on peut voir ce tableau qui représente la partie la plus méridionale de la ville, là où le Mont semble soudain surgir des profondeurs avec le mouvement ondulatoire d'une échine de dragon. Rien d'étonnant d'ailleurs, Saint-Georges est le saint protecteur de Gênes, et puis ici, depuis qu'en 1923 un énorme poisson d'une espèce inconnue et ressemblant vaguement à un rhinocéros échoua sur la plage, on a un peu l'habitude du surnaturel et de l'extraordinaire.

Ce dragon là est couvert d'une végétation luxuriante. Pins maritimes et pins d'Alep s'accrochent aux rochers, à la limite du raisonnable. Le bâtiment à gauche est un ancien couvent converti à présent en hôtel de luxe, avec piscine donnant directement sur le Golfe, le Cenobio dei Dogi, le Monastère des Doges.

 

 

Mais trêve de rêverie et de fantastique, c'est par un beau matin ensoleillé, après avoir pris soin d'emporter boissons et provisions dans sa musette, alors que par la porte ouverte du panificio s'échappe une ensorcelante odeur de focaccia toute chaude, qu'il faut partir à l'assaut du Mont.

 

Et la balade s'annonce riche de promesses...

 

oooOOOooo

                                 

                                                                                                                                          à suivre

Je reviendrai à Portofino (1)

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commentaires

Jean-François 22/05/2015 17:59

Merci Jacqueline de m'accueillir dans cette belle communauté. L'Italie étant ma deuxième patrie, j'aurais bien des choses à dire... Quant à Berlin j'ai plus ou moins programmé d'y faire un tour à l'automne pour le musée d'ethnographie avant qu'il ne ferme pour travaux, mais aussi les toiles d'Emil Nolde au Die Brücke Museum et bien sûr quelques galeries d'art contemporain et œuvres de street art. De quoi faire!
Bon retour romain !!

JACQUELINE 22/05/2015 17:03

Quel superbe articlepour entrer dans la Communauté de l'Italie!
J'ai une excuse pour ne pas etrevenue plus tot...j'étais à Berlin!! :-)))
Heureuse de t'accueillir!!
bises

philae 20/05/2015 19:21

superbe article félicitations c'est une destination qui me plairait et bienvenue dans la communauté des bancs

Jean-François 21/05/2015 09:53

Merci philae. Un endroit magique en vérité mais il faut savoir éviter l’afflux touristique qui est parfois vraiment excessif. C'est avec plaisir que je cours rejoindre la communauté des bancs. A bientôt.

midolu 16/05/2015 23:15

Bonsoir Jean-François.
J'ai voulu passer dans le village, ou plutôt dans l'article, celui d'il y a cinq ans. Un retour émouvant mais nécessaire et bienfaisant, malgré tout ce qui a changé.
Je suis touchée, et pourtant je ne connais ni ce village ni même la région.
À bientôt Jean-François.

Jean-François 18/05/2015 00:30

Bonsoir Midolu,
Tout passe et on ne peut jamais revenir en arrière,sauf par la pensée ..et les vieilles diapos !
Heureusement les sentiers du Mont, empruntés jadis par Byron, Nietzsche et tant d'autres ont très peu changé. Le mérite en revient aux habitants de la région qui, avec ténacité, se sont battus pour préserver ce site vraiment admirable, mais cela n'a pas été facile, comme je vais essayer de le montrer si j'arrive à me dépêtrer du second épisode :-)
Amicalement
Jean-François

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