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10 juin 2015 3 10 /06 /juin /2015 10:56

 

Il y a deux manières d'aborder San Fruttuoso.

Le marcheur, qui arpente l'un des sentiers de randonnée du Mont, quelques 200 mètres plus haut, peut emprunter, d'un côté ou de l'autre de la baie, un chemin pentu qui descend, après maints et maints détours... et un nombre impressionnant de marches,  jusqu'à la minuscule localité.

 

 

Il pourra ainsi, au travers de trouées dans la végétation, avoir un premier aperçu de ce qui l'attend lorsqu'il posera enfin le pied sur les galets de la petite plage.

Le vacancier, le touriste ou simplement l'amateur d'une journée en famille au bord de l'eau, loin de l'agitation urbaine, de la pollution et des voitures, arrivera par la mer, à bord de l'une des navettes qui desservent San Fruttuoso au départ de Camogli ou, à l'opposé, de Santa Margharita ou de Portofino.

 

 

Après avoir longé les falaises tourmentées qui plongent brutalement dans le bleu, il aura la surprise, au détour d'une avancée rocheuse, alors que rien ne pouvait le laisser prévoir, de découvrir une miraculeuse petite baie, aux eaux extraordinairement transparentes, au fond de laquelle, fermant totalement le paysage, se trouve l'abbaye aux fines fenêtres ogivales, surmontée d'une massive tour hexagonale.

 

 

San Fruttuoso, c'est l'image, projetée par un appareil à remonter le temps, d'une bourgade de pêcheurs ligures au coeur du Moyen-Age.

L'abbaye aux élégantes arcades fut fondée, au 8ème siècle de notre ère, par des moines espagnols de Tarragone fuyant les pirates barbaresques et échouant, après moult pérégrinations, dans ce petit port où ils construisirent cet édifice pour y déposer les reliques de leur saint patron.

 

 

A compter du 13ème siècle, la famille Doria, qui compte un nombre impressionnant de doges de Gênes, prit pour habitude d'y enterrer plusieurs de ses membres. Neuf sepultures y sont toujours présentes. La famille Doria conserva la propriété des lieux jusqu'en 1983, à la suite de quoi l'abbaye fut reprise par la municipalité et restaurée grâce au mécénat du couturier Armani.

 

 

Il n'y a, je crois, guère plus d'une trentaine d'habitants permanents à San Fruttuoso. Faute d'espace, c'est une localité sans place ni rue. En raison de l'exiguité du lieu et de la forte déclivité du terrain, les quelques habitations se bousculent, un peu en désordre, de part et d'autre de l'abbaye, et les sentiers qui les relient traversent des jardinets où croissent légumes et arbres fruitiers, car ici on a depuis longtemps l'habitude de vivre en autarcie.

 

 

Ou plutôt on avait ... car il est bien difficile à la belle saison de reconnaitre ce lieu si tranquille en hiver, quand le silence n'est rompu que par le bruit des vagues poussant des monticules de galets jusqu'au pied de l'abbaye.

Ce sont désormais les vagues de visiteurs qui, à peine débarquées de la navette, vont déposer leurs serviettes à quelques pas des arcades millénaires, tandis que les pêcheurs, reconvertis en plagistes et en restaurateurs gérent tant bien que mal cette manne bruyante venue d'ailleurs.

Il flotte alors sur la petite plage une odeur entêtante mêlant subtilement effluves de fritto misto et senteurs de crème à bronzer.

 

 

S'il devient ardu, par un bel après-midi ensoleillé de traverser la petite plage sans écraser un orteil au passage, cela ne rebute pas outre mesure les habitants, car gérer le manque de place, c'est pour eux une seconde nature. Les filets et les barques sont entreposés jusqu'au beau milieu du cloître.

A San Fruttuoso, on sait bien en outre que, lorsque sonnera l'appel insistant de la dernière navette, la plage se videra comme par enchantement. Gare au distrait qui manquerait à l'appel. Il devra alors affronter la longue et pénible montée pour rejoindre, dans une lumière déclinante, le sentier sinueux qui le raménera à bon port, au prix d'une marche harassante.

 

 

 

Les barques, qui attendaient sagement la quiétude retrouvée, glisseront alors jusqu'àu rivage. Elles reviendront à l'aube, chargées, si la pêche a été fructueuse, de poissons ruisselants à l'oeil chaviré, qui figureront en bonne place sur le prochain menu turistico.

 

 

Les plongeurs-bouteilles, venus rendre hommage au Cristo degli Abissi, immergé à l'entrée de la baie, auront embarqué leur encombrant matériel qui gênait quelque peu, comme s'il en était encore besoin, l'accès au petit appontement.

Dans une eau d'une incroyable limpidité, le rédempteur ouvre grand les bras vers la surface scintillante et bénit le Mont et ses courageux habitants qui lui vouent un attachement indéfectible.

 

 

Dans le mini-musée maritime de Camogli, au milieu des nombreux témoignages, naïfs ou émouvants, illustrant les terribles péripéties d'une mer souvent cruelle, on peut voir une plaque tombale dont l'épitaphe gravée, au lyrisma échevelé, révèle bien l'amour immodéré des gens de Ligurie pour leur Mont :

" O Marin Italien, quand tu apercevras les rochers de Portofino scintiller au soleil, tels des diamants, et se tinter de pourpre et de violet au crépuscule, aies une pensée émue pour la discrète calanque de San Fruttuoso et murmure en une prière le nom de MARIA AVEGNO "

 

 

Les sentiers qui courent au-dessus de San Fruttuoso ont été parcourus par Byron, qui y pleura sans doute la mort de son ami Shelley, disparu tout prés d'ici dans un naufrage au large de La Spezia, mais aussi par Nietzsche, Freud et tant d'autres. 

Les fantômes de gens célèbres sont innombrables tout au long de ces chemins si divers qui offrent à chaque instant une vue à grande échelle sur la beauté du monde. 

 

 

C'est pour celà que la lutte pour préserver le Mont de l'avidité des promoteurs immobiliers a été farouche.

Avant que le Mont ne devienne Parc National, on pouvait, dans les années 70, lire à la une des quotidiens régionaux et parfois même nationaux, des gros titres qui, dans ce style si particulier de la presse italienne, reflétaient bien l'intensité de la lutte :

 

LE CIMENT NE PASSERA PAS !

LES BULLDOZERS A L'ASSAUT DU MONT !

MAIN BASSE SUR PORTOFINO : PAYSANS CONTRE MILLIARDAIRES !

                    LES NOUVEAUX SARRASINS ATTAQUENT PORTOFINO !        

etc.. etc...

 

Des incendies criminels firent rage et l'on put découvrir, hélas trop souvent, un paysage affligeant de milliers de pins calcinés sur des pans entiers du Mont.

Tout semble à présent rentré dans l'ordre et l'invasion des bulldozers a fait place à une menace peut-être plus insidieuse, celle d'un engouement touristique pour une Nature protégée qui, s'il devient excessif, finit par être en contradiction avec la sérénité recherchée.

 

 

A partir de Pietre Strette , les Pierres Etroites, à la partie supérieure du Mont, le regard embrasse d'un coup tout le Golfo del Tigullio jusqu'aux Cinque Terre là-bas aux portes de la Toscane, Entre les deux, il y a les cités côtières de villégiature que sont Santa Margherita, Chiavari et Rapallo  où tant de conférences internationales eurent lieu.

Entre deux sessions, les diplomates qui décidaient du sort des peuples pouvaient contempler, depuis le balcon de leur hôtel, le soleil rougeoyant disparaître derrière la masse sombre du Mont de Portofino.

 

 

Et puis, là, tout en-bas, il y a Portofino, que les romains nommérent Portus Delphini à la vue des bandes de dauphins qui folâtraient alors dans la baie.

La bourgade a bien changé depuis que Maupassant la décrivit si joliment depuis son yacht 'Bel Ami'. Tant de personnalités s'y succédèrent qui tiendraient en haleine les dévoreurs de romans les plus blasés, à commencer par ce consul anglais qui, à la fin du 19ème siècle acquit puis restaurât le vieux fort qui garde jalousement l'entrée de la crique et qui se nomme depuis le Castello Brown.

 

 

D'incroyables villas, inaccessibles au commun des mortels, se pressent au ras des flots aux abords immédiats de Portofino. D'abord propriétés de l'aristocratie britannique et européenne, beaucoup d'entre elles servirent de résidences à des acteurs d'outre-atlantique qui, à la suite de Rex Harrison ou Richard Burton s'entichèrent du lieu.

Sur les hauteurs, la luxueuse villa Altachiara souffre d'une terrible réputation. En 1923, le comte de Carnarvon, septième du nom, l'égyptologue découvreur de la tombe deTutankhamon, y décéda soudainement et l'on évoqua bien entendu à son sujet la malédiction des pharaons. En 2001, ce fut le tour de la belle comtesse Agusta, précipitée dans la mer depuis la terrasse de la villa, et dont on retrouva le corps quelque temps plus tard ... au large de l'éternelle rivale St Tropez !!

 

 

    La liste des signataires du Livre d'Or de l'hôtel Splendido est si longue, têtes couronnées, artistes, grands de ce monde, célébrités en tous genres, stars du cinéma et du show-biz .. qu'elle ne tiendrait pas dans un rouleau de peinture chinoise.

On ne peut que regretter que, parmi les visiteurs que ne rebutent pas les interminables attentes  pour atteindre le petit port mythique, il en est qui ne viennent qu'avec le secret espoir d'entre-apercevoir la dernière vedette à la mode hébergée dans la villa de Dolce & Gabbana.

 

 

 

Ceux-là resteront indifférents au charme indéniable de la trop célèbre localité. Ils ne verront pas les façades peintes en décor de théâtre, les petits jardins secrets à la luxuriance tropicale qui se cachent derrière des murs discrets.

 

 

Ils ne s'arrêteront pas devant la plaque commémorative érigée à la mémoire de la baronne von Mumm, celle des champagnes, qui en 1945 sauva le petit port de la destruction par l'occupant nazi (Portofino brûle-t-il ? en quelque sorte).

Et les pêcheurs poursuivront leur tâche, sans se soucier des cinéastes en repérage pour un prochain tournage, il faut bien assurer le fritto misto du lendemain.  

 

 

Au large de Portofino, en face de Paraggi aux eaux turquoises, il y a un étrange rocher en forme de chaise, carega en dialecte ligure, avec l'inévitable pin d'Alep accroché à son sommet.

On prétend que le Créateur, après avoir achevé son oeuvre sur le Mont et l'avoir doté de tant de beauté, a voulu se reposer un instant et contempler encore une fois la mer avant de poursuivre sa route... 

 

 

 

oooOOOooo

Je reviendrai à Portofino (3)

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commentaires

eva 29/06/2015 10:34

Merci beaucoup Jean-François pour ton com en mon absence. L'Italie a toujours été pour moi le berceau de la Beauté, en toutes choses... L'art, les paysages, la lumière... Tu nous montres une région que j'ai le regret infini de n'avoir jamais visitée encore... Un jour peut-être... Le tourisme de masse est certes un fléau... mais en même temps, c'est en vertu de la démocratisation de ce tourisme que j'ai pu voyager un petit peu. J'ai la chance d'avoir assez d'imagination (peut-être comme les Italiens eux-m^mes) de faire abstraction de la foule pour jouir de la Beauté... Merci pour ces belles photos cher Jean-François.

Jean-François 29/06/2015 12:54

Merci Eva. Ravi de découvrir que tu es toujours bien présente. Il est vrai que l'Italie est belle, mais le Monde entier est beau pour celui qui sait regarder. J'ai vu vraiment beaucoup de pays et je suis totalement incapable de dire lequel je préfère. Tous ont quelque chose de particulier, paysages, nature sauvage, grands espaces, culture millénaire, mode de vie, gentillesse des habitants ...Alors ouvrons grands les yeux sur le Monde... comme tu sais d'ailleurs si bien le faire !! Bonne journée à toi.

eva 29/06/2015 10:35

"POUR faire abstraction" !... (trop de précipitation !!!)

midolu 24/06/2015 10:50

Bonjour Jean-François.
Tes mots et tes images donnent envie d'y revenir, et d'y venir !
C'est magnifique, tout. Merci.
Belle journée d'été pour toi, pour tous.

Jean-François 24/06/2015 18:44

Un bien gentil commentaire ! Merci Midolu. Je mesure la chance d'avoir vécu un temps dans cette région qui est vraiment magique et que je retrouve toujours avec plaisir. Une chance également de l'avoir connue en toutes saisons, ce qui permet une connaissance plus intime et moins.. touristique.
Je te souhaite un bel été ainsi qu'à tes proches.

Frieda 10/06/2015 17:31

Bonjour Jean-François
Je voyage sur tes images et sur tes mots
Bisous et douce soirée
Frieda

Jean-François 10/06/2015 19:01

Merci Frieda. C'est une bien belle région à laquelle je suis très attaché. C'est peut-être pour cela que j'en parle si longuement ! Bonne soirée à toi.

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