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26 février 2017 7 26 /02 /février /2017 00:08

 

Elle s'était illustrée en 2015, à la 56ème Biennale de Venise, avec une installation flamboyante 'The Key in the Hand' où deux vieilles coques de bateaux émergeaient d'un épais brouillard constitué de pas moins de 400 kilomètres de fil entrelacé, d'un rouge éclatant, dans lequel étaient suspendues 180,000 clés anciennes aux provenances diverses.

 

 

L'artiste japonaise Chiharu Shiota présente à Paris une nouvelle installation dans un lieu pour le moins insolite, un temple de la Consommation, le vénérable magasin du Bon Marché.

Jusqu'à présent, la femme-araignée avait tissé ses toiles labyrinthiques de fils noirs, autour de lits d'hôpital ('Sleeping is like Death') ou enveloppant un piano et des sièges carbonisés évocateurs d'un concert interrompu ('In Silence').

Elle avait aussi emprisonné de fils noirs ou rouges d'immenses robes de femme ou des vêtements d'enfants, comme s'il n'était jamais vraiment possible de se libérer de ses rêves et du monde de l'enfance ('House of Memory').

Pour la première fois, c'est avec des cordelettes blanches qu'elle a investi le Bon Marché de ses arachnéennes installations.

 

 

Les passants, rue de Rennes, ont ainsi eu la surprise de découvrir qu'en un temps record, les vitrines, habituellement vouées au réveil de nos convoitises, s'étaient muées en grottes sombres et mystérieuses qu'enserrait un inextricable lacis de fils d'un blanc immaculé.

Ca et là, des pages de vieux atlas coloriés, empêtrées dans cet écheveau tentaculaire, semblaient ironiquement rappeler l'inanité d'une quelconque géolocalisation dans ce maelstrom enchevêtré. 

Au rez-de-chaussée, l'artiste a tissé un mystérieux et transparent labyrinthe au travers duquel les multiples spots lumineux du magasin répandent une lumière diffuse.

Il donne l'impression au visiteur d'évoluer dans des circonvolutions artérielles, comme si, réduit soudain à des dimensions infinitésimales, il explorait les recoins les plus intimes de son propre corps.

 

 

Chiharu Shiota est née en 1972 à Osaka et vit à Berlin depuis 1997.

Les dimensions de ses oeuvres éphémères sont telles qu'elles feraient exploser les cubes blancs des galéristes dans les foires d'Art Contemporain.

C'est dans les espaces centraux du magasin, sous la grande verrière, que l'on peut mesurer l'étendue de son talent singulier.

 

 

 

 

Deux structures aériennes, soutenues par une forêt de filins, s'élancent vers le plafond de verre.

Elles semblent, mais ce n'est bien sûr qu'une illusion, d'une légèreté extrême, semblables à un envol de plumes blanches qu'un souffle d'air aurait soudain balayées.

Ce n'est qu'en approchant que l'on découvre le lacis de kilomètres et de kilomètres de fils que l'artiste et son équipe de petites mains ont laborieusement tissés.

 

 

Observée depuis les étages du magasin, voila que cette envolée duveteuse se révèle héberger toute une flottille de fines silhouettes. Des bateaux de tous types, effilés ou ventrus, en tiges de métal ! Il y en a 150 au total, dont les proues pointent vers le haut de la structure, comme aspirées par un irrésistible courant ascendant.

 

 

 

L'oeuvre s'intitule 'Where are we going', une thématique chère à l'artiste du voyage sans destination connue, de l'errance, de la migration.

Elle avait déjà réalisé une installation avec plus d'une centaine de valises en carton ('Searching for a Destination') que des treuils plaçaient en lévitation, évocation du désastre de Fukushima et du drame des migrants.

Ces coques élégantes ne sont pas sans rappeler le 'Bateau de larmes' de Jean-Michel Othoniel, carcasse échouée d'une embarcation d'exilés cubains, dont le gréement de verre coloré symbolise les espoirs et les rêves.

 

 

Point d'échouage cette fois, un invisible aimant semble attirer à lui toutes les barques de cette flottille éthérée.

Leur destination leur est inconnue, tout comme est incertain le voyage de la Vie.

 

 

Partout, des rangées de voiles blanches, impeccablement alignées. 

Ainsi devaient se présenter les vaisseaux de Sa Majesté avant que ne commence un épouvantable combat naval.

En pénétrant plus avant dans l'oeuvre, d'étranges paysages surgissent de cet univers floconneux.

 

 

 

 

La dense forêt de tendeurs et de filins semble noyer la flottille, comme le ferait la pluie dans les estampes d'Hokusaï.

 

 

 

 

L'exposition terminée et l'oeuvre démontée, l'aérienne envolée ne sera plus qu'un amas de fils, de tiges  de filins et d'agrafes.

 

 

Les clients qui empruntent l'escalator du magasin savent qu'à l'instant présent ils se rendent au rayon lingerie ou au rayon vêtements pour enfants, mais ils ignorent la destination finale vers laquelle, inéluctablement, ils se dirigent.

 

 

Les barques fragiles poursuivent quant à elles leur traversée à travers le dense océan des liens tissés tout au long de l'existence ...

 

 

oooOOOooo

 

 

(L'exposition au Bon Marché de l'oeuvre de Chiharu Shiota 'Where are we going ?' est prolongée jusqu'au 2 Avril 2017.)

 

 

 

 

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commentaires

eva 04/03/2017 10:42

Un superbe billet Jean-François ! Je connaissais de nom cette artiste et quelques photos de ses réalisations (le piano, les robes inhabitées...) Ici, tu as très bien exprimé l'émotion émanant de ces enchevêtrements de fils blancs (toujours très sophistiqués). La photo la plus impressionnante pour moi est la troisième : je serais incapable de pénétrer dans ces tunnels de fils... (j'ai déjà beaucoup de mal dans les gouffres et les grottes... mais là, ce serait au-dessus de mes forces !). Merci Jean-François pour ce billet impressionnant !

Jean-François 04/03/2017 15:25

Je crois comprendre de ton commentaire que tu ne consacres pas tes loisirs à la spéléologie ;-) L'artiste en tous cas est une spéléologue de l'âme et on ne peut qu'être envoûte par ces paysages éphémères et fragiles et par les émotions qu'ils font naître. J'avoue pour ma part être fasciné par ces bateaux qui traversent l'incroyable complexité de nos sentiments et de nos rêves. Et tout cela est si léger, si aérien ...
Merci eva pour ton commentaire.

JACQUELINE 02/03/2017 22:18

Un rêve éveillé! L'ampleur de cette oeuvre est à la mesure du message que l'on peut ressentir. Elle a aussi la vertu de faire réfléchir ou du moins méditer sur la fragilité de notre existence. Et tout cela dans un espace plutot voué à la superficialité! Souhaitant que ce travail imposant ne soit pas condamné à "redevenir citrouille" et qu'un riche homme d'affaire ait envie de le revoir monté!!

Jean-François 03/03/2017 18:13

Une oeuvre confondante, si immense et si légère à la fois. De loin, on dirait un envol de plumes et de près, les barques voguant à travers un océan de fils entrelacés nous rappellent la fragilité du voyage de l'existence. Et tout cela avec des transparences d'estampes japonaises.. L'artiste crée en fonction de l'espace d'exposition disponible. Souhaitons effectivement que ce lacis de fils blancs renaisse en un lieu à sa mesure !

Thaddée 27/02/2017 14:18

C'est très étrange un très beau. Presque un voyage "viscéral", mais tout en douceur.

Jean-François 27/02/2017 19:59

J'aime beaucoup les installations de cette artiste et le sens qu'elle donne à ses réalisations. Ce qui est impressionnant, c'est l'énormité du travail pour une oeuvre éphémère qui est détruite après exposition. L'installation à la Biennale de Venise a été achetée par un amateur australien ... et recréée par l'artiste en Tasmanie ! N'est-ce pas extraordinaire ?

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