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16 juillet 2016 6 16 /07 /juillet /2016 18:06

 

Alors que je parcourais les salles de la très belle exposition que le Musée du Quai Branly consacra, l'hiver dernier; aux arts du Sepik, en Papouasie-Nouvelle-Guinée, le regard obsédant, inquisiteur et parfois halluciné des masques, sculptures et objets traditionnels de cette région, me fit soudain penser à cette croyance étonnante, étrange, incroyable même, qui connut son apogée en Mélanésie dans le courant du 20ème siècle, et que Gainsbourg chanta en son temps

 

le Culte du cargo

 

 

 

Il faut reconnaître que, pour les populations vivant en autarcie dans des régions montagneuses difficiles d'accès ou dans des poussières d'îles perdues au milieu du grand océan, le choc du premier contact avec l'homme blanc fut plutôt brutal, et l'espace-temps, pour ces populations, se trouva soudain raccourci de manière abyssale.

Lorsqu'en 1930, deux australiens, les frères Leahy, motivés par la recherche de métaux précieux - l'or, l'or toujours - se lancèrent dans l'exploration de ces montagnes intérieures de la Papouasie centrale, couvertes d'une jungle épaisse et jugées jusqu'alors inhabitées et infranchissables, ils étaient loin de se douter qu'un million d'hommes, totalement ignorés du monde, vivaient là, habitant des villages et cultivant leurs jardins sur les hauts plateaux ou dans les vallées profondes.

 

 

 

Le pas était franchi, ces populations se retrouvèrent, d'un coup d'un seul, propulsées dans le 20ème siècle.

Le film 'First contact' que les frères Leahy devaient produire bien après, illustre la totale stupéfaction des autochtones à la vue de ces fantômes pâles qui arrivaient par le chemin qu'avaient emprunté leurs ancêtres en route pour l'autre monde. Ces étrangers ne pouvaient toutefois être la réincarnation des ancêtres car ils parlaient un langage incompréhensible, transgressaient allégrement les tabous et ignoraient grossièrement les usages les plus élémentaires de la communauté.

Qui étaient-ils donc et d'où venaient-ils ?? Les Papous ouvraient de grands yeux.

A la peur initiale succéda une curiosité sans limite. Ils observaient les intrus sans relâche. Les étrangers étaient apparemment humains car ils déféquaient comme vous et moi !.

 

 

 

Dans l'impossibilité où ils étaient de concevoir d'où provenaient toutes ces richesses dont les blancs semblaient avoir un usage immodéré, ils en vinrent à considérer qu'il y avait un Dieu qui fournissait aux pâles étrangers tous ces biens dont ils ignoraient jusqu'alors l'existence. Cela devait faciliter grandement la tâche des missionnaires qui, avec les ethno-anthropologues de tous poils, ne tardèrent pas à emboîter le pas aux aventuriers-explorateurs afin, qui, de convertir, et qui, d'examiner de plus près, ces soit-disant 'rescapés de la préhistoire'.

Il était en effet aisé de convaincre ces indigènes crédules qu'un Dieu capable de fournir autant de choses merveilleuses, vêtements, nourriture, outils, médicaments et appareils divers, était infiniment préférable à des divinités ou des esprits qui ne savaient assurer que de maigres récoltes et l'élevage de quelques cochons. Les conversions suivirent en masse.

 

 

1942, Pearl Harbour, et bientôt le conflit le plus meurtrier de l'histoire ensanglante la quasi-totalité du Pacifique.

Les habitants voient, avec stupeur et crainte, les avions-bombardiers passer en rase-motte au-dessus de leurs villages. Ils assistent sur les côtes aux débarquement de troupes de diverses nationalités, engagées, avec des armes terribles, dans de féroces affrontements auxquels ils ne comprennent rien. Recrutés, parfois de force, dans les armées belligérantes, ils observent.

Ils observent ces bateaux qui déversent sur les plages des quantités inimaginables de matériel.et des soldats toujours plus nombreux.

Ils observent ces pistes d’atterrissage construites en pleine jungle en un temps record où des avions gigantesques déversent eux aussi leur lot d'équipement et de personnel.

Ils voient des hommes descendre des nuages suspendus à des voiles blanches...

 

 

 

Depuis quelque temps déjà, des mouvements animés par des 'prophètes' ont éclos un peu partout, mettant en doute la parole des missionnaires relative à ce Dieu-Providence dont ils parlent tant. Il n'est pas impossible après tout que Jésus soit en fait Papou, et certains vont jusqu'à affirmer que les premières pages de la Bible confirmant ce fait ont été volontairement arrachées afin de dissimuler la vérité aux indigènes.

Quant à l'énorme flux de marchandises - cargo en anglais - dont bénéficient les blancs, il serait en fait destiné aux Papous, mais les blancs, plus habiles et mieux organisés, l'aurait détourné à leur profit, coupant ainsi la relation directe entre les Papous et Dieu.

Différents personnages se déclarèrent 'messies' et s'employèrent à convaincre leurs adeptes qu'il fallait rétablir cette relation entre les Papous et Dieu afin de ramener le 'cargo' à ses propriétaires légitimes.

Ce fut le début du 'Culte du cargo', ou plutôt des cultes, car les formes en furent diverses et prirent parfois des aspects extravagants.

 

 

Des quais furent aménagés et des pistes d'atterrissage sommairement défrichées dans l'espoir que bateaux et avions viennent y décharger les marchandises tant convoitées. On construisit des tours de contrôle en bambou, on fabriqua des avions en paille, on bricola des talkie-walkie factices car on avait vu des militaires blancs commander par ce système l'arrivée du 'cargo'.

Dans certains villages, on transforma une case en bureau fictif car on avait vu les blancs s'échanger des morceaux de papier et cela devait sûrement conduire à l'arrivée des marchandises. On imitait partout les manières des pâles étrangers.

Mais les largesses escomptées n'arrivaient jamais.

 

 

 

Il arriva parfois que, sous l'influence d'un prophète, on alla trop loin, comme ce fut le cas en imitant la manière dont les blancs coupaient des fleurs pour les mettre dans des vases. Un prophète ayant décrété qu'il fallait détruire les récoltes pour amener l'âge d'or et l'abondance, l'administration coloniale intervint afin d'éviter la famine et envoya quelques leaders - qui avaient aussi des visées indépendantistes - constater en Australie, de leurs propres yeux, que le 'cargo' ne provenait pas du monde des esprits.,

Peter Lawrence a écrit, en 1974, dans son livre intitulé Les Cultes du cargo (p. 297-298, éditions Fayard) :

« Les indigènes ne pouvaient pas imaginer le système économique qui se cachait derrière la routine bureaucratique et les étalages des magasins, rien ne laissait croire que les Blancs fabriquaient eux-mêmes leurs marchandises. On ne les voyait pas travailler le métal ni faire les vêtements et les indigènes ne pouvaient pas deviner les procédés industriels permettant de fabriquer ces produits. Tout ce qu’ils voyaient, c’était l’arrivée des navires et des avions. »

 

 

On peut aussi imaginer sans peine l'ahurissement des autochtones lorsque, une fois la guerre terminée, ils assistèrent médusés au sabordage par les américains d'une partie de leur énorme matériel. Eux dont les conditions de vie étaient plutôt précaires, voyaient jeeps, péniches de débarquement, armement et surplus divers envoyés par le fond.

Les blancs étaient décidément bien difficiles à comprendre.

 

 

Un des prophètes toutefois, Paliau Moloat, est sorti du lot. Il était le fondateur du 'New Way of Paliau Church' qui fonctionnait à l'origine comme l'un de ces multiples 'Cargo cults'. Devenu leader indépendantiste, il goûta à diverses reprises aux geôles gouvernementales avant de contribuer réellement à la modernisation du pays, s'opposant notamment à la pratique des dots matrimoniales exubérantes et expliquant aux villageois qu'il était illusoire d'attendre l'arrivée d'un hypothétique navire ou avion chargé à ras-bord de marchandises désirables.

Il devint membre du Parlement et, à sa mort en 1991, ses disciples le désignèrent comme le dernier Prophète vivant.

Petit à petit, la modernisation rendait quelque peu douteux les cultes du cargo.

 

 

Il est un lieu cependant où ce phénomène devait perdurer jusqu'à nos jours. Dans l'île de Tanna au Vanuatu, les ex Nouvelles Hébrides, le culte de John Frum est encore épisodiquement pratiqué. Ce prophète avait annoncé la guerre du Pacifique deux ans avant sa survenue. Lorsque la guerre éclata, pour de bon, les églises se vidèrent et les fidèles devinrent des disciples de John Frum. Ce nom lui aurait été attribué ultérieurement par déformation de la manière dont les GI's américains saluaient les habitants : Hi, I'm John from America !

Toujours est-il que John Frum promettait maisons, vêtements, nourriture et moyens de transport et prônait un système économique basé sur l'échange, sans aucun instrument monétaire, chacun travaillant pour la communauté.

Aujourd'hui, on peut toujours découvrir à Tanna les croix de cérémonie, rouges comme celles qui étaient peintes sur les ambulances de l'armée américaine, marquant les lieux où se tenaient les réunions du culte.

 

photo en.wikipedia.org. croix John Frum sur l'île de Tanna - 1967

 

Les papous des hautes terres et les mélanésiens des îles oubliées se sont retrouvés trop vite confrontés à un monde matérialiste qu'ils ne pouvaient comprendre. Si l'on parle encore de cargo cult dans certaines régions du Pacifique, c'est à présent pour exprimer une résistance face aux valeurs des pays industrialisés.

Le terme de culte du cargo est toujours utilisé, y compris dans le langage informatique, pour désigner une forme de mimétisme consistant à imiter un système dont on ne maîtrise pas les rouages.

 

 

 

En sortant du Musée, poursuivi par le regard obsédant des masques du Sepik, les paroles de la chanson de Gainsbourg me trottaient dans la tête :

 

"Je sais moi des sorciers qui invoquent les jets

Dans la jungle de Nouvelle Guinée ... "

 

 

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((sauf indication contraire, les photos ont été prises par l'auteur au Musée du Quai Branly, à l'occasion de l'exposition SEPIK - Arts de Papouasie-Nouvelle-Guinée.

 

Le Culte du cargo
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2 juillet 2016 6 02 /07 /juillet /2016 17:45

 

Chaque année, traditionnellement en Juin et en Décembre, les grandes maisons de ventes aux enchères ayant pignon sur rue à Paris organisent des ventes de prestige de cet art qu'il est souvent convenu d'appeler tribal.

Sous ce vocable sont rassemblées des productions artistiques qu'à l'aube du 20ème siècle on désignait encore ignominieusement sous la dénomination d'art nègre et qui, au fil du temps, devinrent art primitif puis art tribal, avant d'être qualifiées, de façon plus ou moins égocentrique, d'art non-européen, ou bien extra-occidental, ou encore, plus généralement, d'arts lointains.. lointains par rapport à nous bien sûr...

La tendance est désormais en faveur d'une dénomination tenant compte de l'origine géographique des objets : art africain, art océanien, art amérindien etc. ce qui est tout de même plus approprié et convenable.

Les expositions publiques, qui ont lieu dans les quelques jours précédant les ventes, sont l'occasion pour le commun des mortels de franchir le seuil de ces respectables institutions et de venir fixer dans le blanc des yeux ces statues et ces fétiches qu'à l'origine ne pouvaient contempler, avec crainte et respect, que les rares initiés ayant accès à l'enclos sacré où ils étaient jalousement conservés.

 

 

 

 

On ne peut s"empêcher de penser, en regardant ces objets, que ce sont en fait, eux, qui nous regardent.

Habitués à la pénombre des maisons cérémonielles, les voila placés sur des piedestals, dans la lumière crue des projecteurs. Les visiteurs les examinent, de face, de dos, de profil. Cela rappelle vaguement, toutes proportions gardées, les marchés aux esclaves de triste mémoire.

Pour un peu, on leur demanderait de tirer la langue et on examinerait leur dentition...

 

 

.

 

Ils détenaient des pouvoirs magiques. Ils représentaient les ancêtres et leur permettaient de ne plus errer sans fin dans l'autre monde.

Les masques dansaient et régulaient la vie sociale de la communauté. Les voici devenus objets de vitrine..

Les statues ne quittaient pas le village et les voici devenues 'frequent travellers', habituées des vols inter-continentaux, traversant les océans d'une exposition à une autre, d'une salle des ventes à une autre, de musées en galeries et en collections particulières, achetées, vendues, exposées, prêtées, échangées, à un rythme souvent infernal.

Il y a de quoi, reconnaissez-le, avoir l'air un peu étonné de se trouver là.

 

 

 

 

Au pied des objets, des cartons indiquent leur provenance et donnent leurs mensurations. 

Au cours des ans, ces cartons n'ont cessé de gagner à la fois en hauteur et en largeur.

En hauteur, parce que la liste des possesseurs successifs des objets s'allonge au fil du temps : collection de M. et Mme X., collection du baron Y, collection de son excellence Z... Une garantie d'authenticité en fait car plus un 'pedigree' sera imposant et plus les chances seront grandes d'avoir affaire à un objet ancien, peut-être même d'origine 'pré-contact' comme on dit gracieusement pour signifier que l'intrusion blanche n'avait pas encore pollué les rites ancestraux autochtones. Les faussaires sont si habiles !

En largeur, parce qu'à des estimations à six chiffres, il arrive que se substituent des enchères à sept chiffres pour les objets de prestige dont certains ont connu l'atelier de Picasso ou vécu un temps sur le bureau d'un écrivain célèbre.

Et dire que les plus anciens d'entre ces objets ont peut-être été acquis à l'origine en échange d'un lot de verroterie de bazar ou d'une herminette en fer et quelques cartouches !!

 

 

 

 

Rescapés, pour les plus vénérables, des autodafés missionnaires, les voici à présent condamnés à brûler au feu des enchères. .

La competition sera féroce pour l'acquisition de ces nobles témoins d'un passé révolu.

Lorsque le marteau du commissaire-priseur concluera une lutte homérique entre de mystérieux enchérisseurs au téléphone, l'assistance fascinée applaudira à l'annonce du montant sidéral qui permettra à l'objet-phare de la vente de rejoindre la collection d'un amateur fortuné à Kansas City, Londres ou Genève. 

 

 

 

 

N'allez pas croire cependant qu'une fois la vente terminée vous ne reverrez plus cette superbe statuette que vous admiriez tant, car il y a de fortes chances qu'elle réapparaisse à l'occasion d'expositions aux quatre coins du globe.

Le démon de la spéculation étant un vil tentateur, il y a également de fortes probabilités pour que la dite statuette reprenne l'avion pour se frotter à nouveau au feu brûlant des enchères.

Le pedigree sur le carton explicatif mentionnera alors un nouveau possesseur et le prix estimatif sera quelque peu 'ajusté'...

 

 

 

 

 

Telle est la folle vie de ces chefs-d'oeuvre qui n'avaient pas été conçus comme art mais dont les qualités artistiques ont tardivement été reconnues et admirées.

On doit humblement admettre que l'on ignore parfois quelle en était la fonction précise mais un fait demeure : ils sont toujours indéniablement habités et une force singulière s'en dégage.

 

 

 

 

Ils poursuivront leur course à travers le monde, indifférents à l'agitation financière que leur commerce fait naître

Les musées eux-mêmes ne constitueront peut-être pour eux qu'un havre temporaire, car les musées aussi achètent, vendent, prêtent et échangent.

Ils continueront à nous observer de leurs yeux miroirs. Parfois, au contraire, leurs yeux mi-clos nous feront comprendre qu'ils ont accès à un monde dont nous sommes à jamais exclus.

 

 

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(Toutes les photos ont été prises par l'auteur à l'occasion d'expositions publiques chez Christie's, Sotheby's et Artcurial, Paris)

 

Chères enchères
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23 février 2014 7 23 /02 /février /2014 17:50

 

Ils sont pour la plupart bien sagement alignés dans des vitrines, éclairés juste ce qu'il faut, rassemblés dans une même division des collections permanentes du Musée du Quai Branly à Paris, au nom évocateur de cocotiers, de lagons bleus et de sable immaculé ; Océanie.

 

Crochet agiba - population Kerewa - Papouasie-Nouvelle Guinée  (détail)

 

Ils viennent de cette myriade d'îles, parsemées, telle une poussière d'étoiles, à la surface du grand Océan, et que nous, les Blancs, avec notre manie de tout classifier, avons divisé en trois immenses régions dont les noms riment avec poèsie : Mélanésie, Micronésie, Polynésie, dont les frontières démesurées courent sur les vagues sombres du Pacifique.

 

Sculpture iniet Tolaï - île de Nouvelle Bretagne   (détail)

 

Tous ces objets, qui paraissent tellement satisfaits d'être ainsi harmonieusement présentés à la contemplation des foules ont connu des péripéties dont peu de visiteurs, qui se penchent sur les petits cartels explicatifs, ont pleinement conscience.

 

Poteau bisj Asmat - Indonésie - Papouasie occidentale  (détail)

 

Si tous ces objets ne sont pas d'un âge vénérable et n'ont pas nécéssairement connu le choc du premier "contact" avec les navigateurs blancs, contact initial d'ailleurs parfois limité à une volée de flèches, ils ont tous, à un degré ou à un autre, été au coeur de cérémonies et de rituels scandant la vie des hommes au sein de la communauté qui leur donna naissance.

 

Masque des Salomon - île Bougainville

 

Que l'on se trouve dans un atoll minuscule isolé au ras des flots ou perdu dans une vallée reculée au fin fond de la Papouasie, la grande affaire ce sont les esprits. Ils sont partout, esprits des eaux, de la terre, des arbres  du ciel, que sais-je encore. Pour le bon ordre des choses et le bien-être des villageois, il convient avant tout de s'assurer que les esprits sont satisfaits, faute de quoi le chaos aura tôt fait de s'abattre sur la communauté.

 

Ceinture de danse mbangu shamia Iatmul & masque Iatmul - Papouasie - Nouvelle Guinée  (détail)

 

Pour apaiser les esprits, les masques dansent au son des tambours, et les danseurs disparaissent sous des accoutrements de fibres, de plumes  de feuillages, de plantes parfumées, d'ornements en coquillages qui bruissent au rythme des instruments en un tourbillon de couleurs et de sons.

 

Masques du Vanuatu - île d'Ambae  (détail)

 

S'il y a une catégorie d'esprits dont il est primordial de s'assurer du bien-être, c'est bien celle des ancêtres du clan. Gare aux défunts qui errent sans trouver le repos car ils ne laisseront pas en paix les vivants.

 

Pirogue cérémonielle wuramon Asmat - Indonésie - Papouasie occidentale  (détail)

 

On veillera particulièrement à ce que la pirogue des âmes les emporte en douceur vers ce lieu où les vivants ne peuvent aller et où les ancêtres vénérés connaîtront enfin paix et sérénité.

 

Crâne surmodelé d'un mannequin funéraire rambaramp - Vanuatu - île de Malekula  (détail)

 

Les crânes surmodelés des ancêtres prestigieux feront l'objet d'une dévotion particulière, surtout s'ils ont été de valeureux guerriers. La force spirituelle qui en émane contribuera à renforcer la vitalité de la communauté et sera source d'émulation pour les jeunes initiés avides d"en découdre avec les adversaires du clan.

 

Statuette du bas Sepik - population Tin Dama - Papouasie-Nouvelle Guinée  (détail)

 

Quoi de plus exaltant et viril qu'une belle chasse aux crânes qui, si elle se révèle fructueuse, permettra de laver l'affront précédemment causé par le clan rival de la vallée voisine. Le vainqueur s'appropriera l'énérgie vitale de l'ennemi tué dont le crâne viendra s'ajouter aux trophées suspendus dans la maison commune.

 

Masque des Salomon - île de Nissan  (détail)

 

Et les masques danseront à nouveau, comme ils dansent pour l'initiation des jeunes garçons, pour les cérémonies funéraires et tous ces rituels qui marquent l'ascension d'un membre du clan dans la hiérarchie de la société.

 

Masque-coiffe de passage de grade - Vanuatu - île de Malekula  (détail)

 

Le nouveau promu exhibera fiérement au cours de sa danse les attributs de son nouveau statut, qu'il aura chèrement payé en offrant une quantité non négligeable de dents de cochons recourbées.

 

Masque à igname Abelam - Papouasie-Nouvelle Guinée  (détail)

 

Membre reconnu de la communauté, il participera aux rites de fertilité à l'occasion de la récolte des ignames, tubercules sacrés qui ne pourraient croître sans une relation étroite entre les esprits de la terre et le travail des hommes. Les specimens les plus remarquables seront recouverts de masques en vannerie et honorés comme il se doit.

 

  

Figure d'esprit Tolaï en calcaire - île de Nouvelle Bretagne  (détail)

 

Le premier choc passé après que les voiles des grands navigateurs eurent disparu à l'horizon, la vie aurait pu continuer comme avant, avec ses rites, ses cultes, ses cérémonies, ses guerres et ses interdits  La fureur missionnaire en décida autrement.

 

Marionnette Small Nambas - Vanuatu - île de Malekula  (détail)

 

Dans leur zèle évangélisateur, les bons pères, fraîchement débarqués dans ces îles cannibales, s'en prirent à tous les signes de croyances païennes. Les autodafés d'objets sacrés furent légion et les jolies vahinés enfilèrent bientôt la 'robe mission'.

 

Détail d'un plat à nalot - Vanuatu - île de Malo

 

Il se trouva pourtant un certain nombre d'objets que les missionnaires expédièrent à leurs supérieurs au delà des mers, trophées destinés à prouver la progression de la vraie foi sur les rites barbares... et qui sont exposés à présent dans les musées occidentaux !

 

Poteau bisj  Asmat - Indonésie - Papouasie occidentale  (détail)

 

Paradoxalement, beaucoup d'objets océaniens n'étaient pas conçus pour durer. Les immenses poteaux bisj de la partie indonésienne de la Papouasie-Nouvelle Guinée, dédiés au culte des ancêtres, étaient abandonnés dans les marécages après usage. En pourrissant, ils servaient de nutriment aux racines des sagoutiers, assurant ainsi la pérennité du cycle vital et l'approvisionnement en nourriture de la communauté.

 

Masque Baining de Papouasie-Nouvelle Guinée - île de Nouvelle Bretagne  (détail)

 

Réalisés à partir d'ue fragile ossature en rotin et composés le plus souvent de fibres, de tissus, d'enduits végétaux, d'éléments d'origine animale, de toiles d'araignée, de fleurs etc.. les masques qui fascinèrent tant les surréalistes par leur inventivité, étaient en général mis au rebut après leur performance.

 

Masque de danse funéraire jipae Asmat - Indonésie - Papouasie occidentale  (détail)

 

Lorsque vint le temps des expéditions scientifico-géographiques, les anciens du village ne se souvenaient déjà plus de la signification profonde des objets qu'on leur achetait 1 ou 2 shillings ou qui étaient échangés contre une herminette, un couteau ou un lot de verroterie de bazar.

 

Sculpture de grade - Vanuatu - île de Malekula  (détail)

 

Aujourd'hui, dans une vente publique, quand s'abat le marteau du commissaire-priseur à l'issue d'une lutte d'enchères éffrénée pour une pièce importante, le prix final d'acquisition  permettrait au commun des mortels de jouir d'une retraite heureuse dans l'une de ces îles paradisiaques....

 

Sculpture masculine - région du lac Sentani - Indonésie - Papouasie occidentale  (détail)

 

Un grand nombre d'objets, désormais figés au garde-à-vous dans leur vitrine, ont vécu ces péripéties.

 

Masque-coiffe temes napal - Vanuatu- île de Malekula  (détail)

 

lls regardent désabusés les visiteurs qui les regardent et donnent parfois l'impression de mal comprendre l'enchainement de circonstances qui les a conduit à cette incarcération muséale.

 

Masque - population Elema - Papouasie-Nouvelle Guinée  (détail)

 

Dans la partie consacrée aux arts du Vanuatu, les enfants, assis en cercle, écoutent fascinés, la jolie conférencière leur conter l'histoire de l'ogresse Nevimboumbao et de son drôle de mari filiforme juché sur ses épaules.

 

Masque-coiffe de passage de grade - Vanuatu - île de Malekula

 

De même que Matisse et Picasso avaient été tellement impressionnés par ces figures étranges aux formes déroutantes et aux couleurs vives - en fait des coiffes de passage de grade - les enfants adorent ces objets d'une créativité si débridée, aux antipodes des canons artistiques traditionnels.

 

Marionnettes Small Nambas - Vanuatu - île de Malekula  (détail)

 

Les temes, marionnettes 'fantômes' peuplent aussi toute une vitrine. Ils avaient pour vocation de divertir les esprits ancestraux qui, pendant ce temps là n'allaient pas chercher noise aux vivants.

 

Masque de façade Chambri - Papouasie-Nouvelle Guinée

 

Rescapés du choc des cultures, du zèle missionnaire, de l'abandon et de l'oubli, tous ces objets océaniens, maintenant dispersés dans les musées du monde, témoignent de la grande originalité et de la diversité des cultures dont ils sont l'expression. 

 

Tambour à fente Small Nambas - Vanuatu - île de Malekula  (détail)

 

Ils sont les vestiges de rencontres - certaines ont eu lieu il y a moins d'un demi-siècle - qui  ont profondément modifié les modes de pensée et de vie des habitants de ces régions.

 

Crâne surmodelé d'un mannequin funéraire rambaramp - Vanuatu - île de Malekula  (détail)

 

Beaucoup d'îles et d'archipels de l'Océanie ont traversé les horreurs de la guerre du Pacifique et les bouleversements qui en ont résulté.

 

Masque en écorce - Vanuatu ?  (détail)

 

Depuis, différents états ont accédé à l'indépendance et se réapproprient peu à peu leur culture ancestrale. Les traditions renaissent et, avec elles, la fierté d'appartenir à une communauté. Les festivals des arts du Pacifique qui se multiplient dans cette immense région du monde sont la démonstration de ce renouveau.

 

Figure d'esprit Tolaï en pierre calcaire - île de Nouuelle Bretagne

 

Répondant à l'engouement des touristes pour ces objets venus d'ailleurs, d'habiles artisans reproduisent en série des boucliers, masques et sculptures qui jamais ne connaîtront une cérémonie rituelle, mais c'est bien dans les salles et les couloirs des musées que ces intercesseurs du divin, ceux qui communiquent avec les esprits, ont trouvé leur dernier refuge.

 

Masque Tamake - Vanuatu - île d'Ambrym  (détail)

 

Les objets océaniens ont bien une âme. Même dépouillés de leurs fleurs, de leurs plumes et de leur accoutrement de feuilles, même condamnés à l'immobilité, fragiles témoins de temps révolus, ils regardent toujours fixement un monde auquel nous n'avons pas accès.

 

Statuette des îles Salomon  (détail)

 

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Toutes les photos de cet article ont été réalisées au Musée du Quai Branly, à Paris, dans la section Océanie du Plateau des Collections.

Objets océaniens, avez-vous donc une âme ?
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20 décembre 2013 5 20 /12 /décembre /2013 23:37

 

Dans la grande forêt équatoriale africaine on entend parfois un oiseau dont le cri évoque à s'y méprendre les pleurs d'un bébé. A n'en pas douter, les Lega, ces peuples des confins orientaux de l'actuelle République Démocratique du Congo, aux frontières de l'Uganda, du Rwanda et du Burundi, qui vivaient autrefois en parfaite harmonie avec la nature dans cette riante région riveraine des Grands Lacs de l'Afrique centrale, auraient pu l'identifier et en interpréter le message.

 

 

Photo Eliot Elisofon, 1967, National Museum of African Art, Smithsonian Institution Washington - USA

 

Malheureusement, cette région prospère qui aurait pu être l'image d'un paradis sur terre, est depuis près de vingt ans le théâtre d'atroces combats et de massacres quasi incessants pour le contrôle des terres, des richesses minières et du pouvoir, qui terrorisent la population. Les tirs de kalachnikov y ont désormais supplanté le chant des oiseaux.

Loin de ces horribles conflits, le Musée du Quai Branly présente actuellement une envoûtante exposition autour de la collection Jay T. Last de masques et d'objets rituels des Lega, collectés pour l'essentiel à l'époque où le Congo était encore une colonie belge. 

 

 

Alignés bien sagement dans leurs vitrines, les masques à longue barbe de fibres, si caractéristiques de l'ethnie, semblent flotter en apesanteur et onduler comme s'ils avaient gardé en mémoire le rythme lancinant des danses à l'occasion desquelles ils étaient portés.

 

 

Il faut dire que, pour un amateur d'art africain, reconnaître au premier regard qu'un masque est Lega est grandement facilité par le fait que l'art de ces peuples ne ressemble en rien à celui d'autres ethnies et que ses particularités, ovale des visages, nez droit, symétrie des yeux, barbe de fibres, blanc de kaolin et cet air toujours de tristesse élégante et indéfinissable font qu'il l'identifiera à coup sûr. 

 

  

 

 

 

 

L'art des Lega n'a connu que récemment la notoriété. C'est sans doute à la maîtrise de leurs sculpteurs, ces témoins de l'invisible, dans le travail de petits objets en os ou en ivoire, à la belle patine qui va d'une douce couleur miel à un somptueux rouge sombre , que l'on doit l'envolée spectaculaire des prix en vente publique.

 

 

 

 

 

Qu'il s'agisse de masques, de statuettes, d'objets de divination, de coiffures ou encore d'ornements de prestige ou insignes emblématiques, tous les objets d'art Lega ne sont créés que dans un seul but, servir de supports d'enseignement ou d'accomplissement des rites de la société initiatique du Bwami qui occupe une place déterminante au sein de la vie sociale et religieuse de ces peuples.

 

 

 

Le Bwami est une association ouverte à tous les membres de la communauté, hommes et femmes. Organisée en grades, dont on gravit les échelons tout au long de sa vie, elle implique, à chaque niveau des cycles d'initiation, des obligations financières et le passage par une série de rites qui mêlent musique, danse, sagesse proverbiale et arts divers. Dans ce contexte, les oeuvres d'art sont des codes laissés par les ancêtres, que l'initié saura décrypter pour en tirer les enseignements cachés.

 

 

 

 

La grande originalité de la production artistique Lega dévolue au Bwami est l'utilisation dans un but pédagogique ou de reconnaissance hiérarchique d'éléments aussi divers que des cuillers, des ornements de coiffure, des statuettes zoomorphes, mais aussi des éléments divers non transformés, d'origine végétale ou animale, qui trahissent l'étroite symbiose entre les Lega et leur environnement naturel.

 

 

 

 

 

 

Les rares initiés parvenus au stade ultime du Bwami étaient des sages tenus d'observer un code de conduite morale idéal, axé sur la vérité et spirituellement irréprochable, ce qui n'empêcha pas l'administration coloniale belge, qui y voyait un inquiètant contre-pouvoir, d'interdire l'association et d'en exiler les membres influents.

 

 

Que reste-t'il aujourd'hui du Bwami ? Difficile de le dire, bien qu'il semble qu'il se soit fortement politisé et qu'il soit devenu un symbole de l'individualité Lega. En tout état de cause, les atrocités n'ont jamais cessé dans la région des deux Kivu, habitat principal des Lega. Selon des ONG présentes dans la zone, rien que pour le premier semestre 2013, 3000 cas de viols ont été recensés au Nord Kivu et 9000 personnes déplacées au Sud Kivu. Toutes ethnies confondues, le nombre de morts dans cette partie de la République 'Démocratique' du Congo aurait atteint le chiffre effrayant de cinq millions en quatorze années.

Au Musée du Quai Branly, les murs faisant face aux vitrines d'exposition ont été décorés avec des représentations stylisées des objets-phares de l'art Lega. Leur aspect un peu fantomatique, en arrière-plan des délicates oeuvres offertes à la contemplation des visiteurs, semble nous rappeler qu'un monde n'est plus où l'on pouvait espérer, au terme d'une longue initiation, atteindre enfin le Beau et le Bien.

 

 

 

 

Triste ironie de l'histoire, le californien Jay T.Last, auquel on doit cette extraordinaire collection, est l'un des pionniers de la Silicon Valley et le concepteur de la première puice électronique, or l'une des raisons majeures des malheurs des habitants de l'est congolais est la fameuse 'malédiction des matières premières' et la richesse de leur sous-sol. Le Kivu est le premier producteur mondial de coltan, indispensable à la fabrication de nos chers portables. Les grands groupes internationaux n'hésitent pas à payer un droit de passage aux seigneurs de la guerre et aux groupes rebelles sévissant sur place pour s'assurer le libre approvisionnement du précieux minerai.

 

 

Peut-être après tout que, sous la tente d'un camp de réfugiés, un vieil homme, qui fut autrefois un grand dignitaire du Bwami, en entendant les pleurs des bébés alentour, se remémore le temps où, tandis que le soleil déclinait, il écoutait le cri de l'oiseau qui imitait si bien ces pleurs et se disait alors que cela n'augurait vraiment rien de bon.

 

oooOOOooo.

Mélancolie Lega au Musée du Quai Branly
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2 septembre 2012 7 02 /09 /septembre /2012 12:45

 

En Equateur, dans la charmante ville de Cuenca, inscrite au patrimoine mondial de l'Unesco pour la richesse de son patrimoine artistique et culturel, le Musée des Cultures Aborigènes, situé au coeur du quartier historique, abrite une importante collection d'objets illustrant la diversité des cultures du pays, depuis la préhistoire jusqu'au début du XVIème siècle, avant donc l'arrivée des espagnols. C'est surtout dans la période allant de 500 avant JC à 500 après JC que ce sont développées dans la région des cultures aux réalisations artistiques particulièrement abouties.

 

le penseur, culture Jama Coaque

 

'El Pensador', le Penseur, est une oeuvre-phare représentative de cette période, saisie par le sculpteur dans une attitude que n'aurait pas reniée Rodin s'il avait vécu il y a 2000 ans.

 

P1000911

agriculteur, culture Jama Coaque

 

Shamans, chasseurs, agriculteurs, musiciens, se pressent dans les vitrines, saisis dans une attitude hiératique ou en mouvement, témoins émouvants des civilisations qui peuplèrent ces contrées andines il y a bien longtemps.. 

 

P1000934

personnage debout, culture Jama Coaque

 

En parcourant les salles de ce fascinant musée, on ne peut que remarquer le nombre impressionnant de récipients de toutes sortes, pots, vases, bassins, jarres, bouteilles, marmites, coupes et coupelles, cruches et cruchons, habilement décorés et peints de couleurs vives, qui témoignent de l'importance donnée à ces contenants en des temps où la conservation des aliments était gage de survie pour le groupe. .

 

P1000964(2)

détail d'une jarre, culture Tacalshapa

 

Plusieurs de ces ustensiles présentent des traces de suie, preuve d'une longue utilisation domestique, mais ce qui frappe le plus c'est le fait que beaucoup d'entre eux sont décorés de visages humains avec parfois l'addition de petites têtes d'enfants, probablement symbole de fertilité.

 

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détail de la partie supérieure d'une jarre, culture Tacalshapa.

 

P1000970(1)

partie supérieure d'une jarre, culture Puruhá

 

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une marmite qui aurait pu inspirer les potiers de Vallauris, culture Tacalshapa

 

L'impression est saisissante, comme si, au delà des siècles, ces objets du quotidien dévisageaient le visiteur.

 

PP1000969

jarre à visage humain, culture Tacalshapa

 

P1000968(1)

récipient à visage souriant, culture Puruhá

 

P1000959(1)

partie supérieure d'une jarre, culture Tacalshapa

 

P1000953

détail d'une poterie, culture Cashaloma

 

P1000958

récipient à visage, culture Puruhá

 

P1000961

poterie-personnage, culture Tacalshapa

 

P1000956

récipient à visage, culture Puruhá

 

P1000962(1)

jarre-personnage, culture Tacalshapa

 

¨1000979(2)

détail d'une poterie à décor polychrome, culture Puruhá

 

P1000965(1)

verre en forme de personnage assis, culture Manteña

 

P1000965(2)

verre en forme de personnage assis, culture Manteña

 

P1000994

poterie-visage, culture de la région orientale

 

Les poteries n'étaient en fait bien souvent que le seul mobilier de leurs propriétaires, d'où leur importance, mais surtout elles avaient fréquemment un rôle  lié à des pratiques shamaniques, servant à la préparation de boissons servies à l'occasion de cérémonies rituelles, revêtant ainsi un caractère sacré.

 

P1000891

bouteille-sculpture, période formative

 

P1000985

marmite de sorcier, culture Bahia

 

P1000952(2)

jarre sculptée, culture Manteña

 

P1000949

encensoir, culture Manteña

 

P1000974(1)-copie-1

verre à visage, culture Cashaloma

 

P1000974(2)

récipient figurant un joueur de flûte de Pan, culture Cashaloma

 

Anthropomorphes ou zoomorphes, comme les décrivent doctement les petits cartons explicatifs placés dans les vitrines, les poteries peuvent aussi revêtir l'aspect d'animaux mythiques ou même prendre la forme d'objets inattendus, vraisemblablement liés à des rites initiatiques.

 

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poterie-oiseau, période formative

 

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verseuse avec personnage mythique, culture Bahia

 

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récipient rn forme de tête d'animal, culture Cashaloma

 

P1000892

bouteille avec singe, période formative

 

P1000924

urne en forme de félin, période formative

 

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vase zoomorphe, culture Manteña

 

Dans la première moitié du XVème siècle de notre ère, ces cultures encore si mal connues disparurent brutalement sous le joug de l'expansion Inca. Puis vinrent les espagnols et la suite est bien connue. Ces étranges ustensiles continuent pourtant à nous lancer des interrogations muettes auxquelles nous serions bien en peine de répondre.

 

P1000880

vue de Cuenca depuis la fenêtre d'un céramiste

 

Aujourd'hui, les céramistes ne dessinent plus de visages sur les flancs rebondis des jarres, mais, alors que derrière la vitre, la jolie ville-musée s'étire voluptueusement dans son écrin de montagnes, alignées sur le rebord de la fenêtre, les créations contemporaines témoignent du merveilleux savoir-faire hérité de lointains ancêtres, ceux-là même qui recherchaient la protection des dieux en modelant la terre à leur image.

 

oooOOOooo

 

 

 

 

A Cuenca, les poteries ont un visage.
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8 décembre 2010 3 08 /12 /décembre /2010 18:20

 

 

Suite et fin des aventures de Muzambi et Tchitoula au pays des Fétiches

 

 

 

Alors que Muzambi et Tchitoula prenaient conscience de la folle témérité de leur aventure,

leur disparition avait mis le village en èmoi.

 

481

Couple - poterie anthropomorphe - KONGO, RDC - M.R.A.C. Tervuren

 

L'inquiétude de leurs parents faisait peine à voir.

 

Statuette

2 embouts de canne de dignitaire en ivoire - KONGO - Angola - M.R.A.C. Tervuren

 

Toutes les discussions portaient sur la disparition du frère et de la soeur.

 

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panneau de lit khumbi  YOMBE, RDC - M.R.A.C. Tervuren

 

Au bord du fleuve, leurs amis n'avaient plus le coeur à se réjouir..

 

188

statuette KONGO ? Collection particulière

statue hermaphrodite SUKU - RDC - M.R.A.C. Tervuren

 

..et bien des villageois étaient tristes

car les deux enfants étaient très appréciés pour leur insouciante et communicative gaieté.

 

Mami Wata

peinture contemporaine signée Nkulu

exposition 'AuFil du Fleuve' - M.R.A.C. Tervuren

 

Avaient-ils été ensorcelés par Mama Wata, la sirène enjôleuse du grand fleuve ?

On disait qu'elle capturait les imprudents voyageurs, qui disparaissaient alors à jamais.

 

P1060270

nkisi  zoomorphe KOTSHI, Angola - M.R.A.C. Tervuren

nkisi de type KONGO, RDC - Collection particulière

 

Avaient-ils eu la malchance de croiser la route de l'un de ces horribles chiens errants ?

On disait qu'ils pouvaient transmettre à distance

d'épouvantables difformités et de mortelles maladies.

 

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nkisi  zoomorphe YOMBE, RDC - M.R.A.C. Tervuren

 

On racontait même que s'ils levaient la patte contre le tronc d'un arbre,

celui-ci mourait soudainement et ne repoussait jamais plus..

 

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détail d'une figure agenouillée YOMBE - RDC - Université Catholique de Louvain

 

Leur tante avait bien interrogé le ciel, mais il était resté silencieux.

 

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Couple KONGO en pierre, RDC - Université Catholique de Louvain

 

En désespoir de cause, les parents de Muzambi et Tchitoula

se résolurent à consulter le devin, le nganga.

Celà leur coûterait sans doute un poulet, ou peut-être même une chèvre,

mais retrouver leurs chers enfants méritait bien ce sacrifice.

 

P1060856

statuettes rituelles anthropomorphes LEGA, RDC - M.R.A.C. Tervuren

 

Tandis qu'ils se rendaient chez le nganga, à l'orée de la grande forêt,

le temps avait tourné à l'orage,

et d'inquiètantes créatures apparaissaient entre deux éclairs.

 

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Figure de reliquaire du Sud Cameroun - Ethnologisches Museum, Berlin

 

Le devin était de fort méchante humeur

car il avait parfaitement compris que Muzambi et Tchitoula

cherchaient à percer le secret des fétiches,

ce qui ne pouvait que faire ombrage à ses prérogatives.

 

P1060817

Couple KONGO - poterie anthropomorphe-, RDC - M.R.A.C. Tervuren

 

Il commença donc par blâmer les malheureux parents

pour n'avoir pas su élever leurs enfants dans le respect et la crainte

de son autorité.

 

P1060686statuette nduda YOMBE, RDC - Université Catholique de Louvain

 

Devant leur désarroi, il consentit cependant,

tout en grommelant des paroles, pour eux inintelligibles,

à intercéder en leur faveur.

Il leur en coûterait une chèvre et deux poulets,

ce qu'ils acceptèrent avec résignation.

 

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statuette nduda  KONGO, RDC - M.R.A.C. Tervuren

nkisi zoomorphe KONGO, RDC - Musée du Quai Branly

 

La tâche se révelait ardue.et le devin sollicita l'aide de ses deux acolytes,

dont un petit singe, réputé pour sa grande malice

 

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Masque facial KONGO, RDC - M.R.A.C. Tervuren

 

Pour se déplacer dans le royaume des ombres,

il était nécessaire que le devin portât un masque

particulièrement puissant et dangereux.

 

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Masque facial KONGO, Angola ? - M.R.A.C. Tervuren

 

Ce masque était recouvert de blanc,

l'investissant de pouvoirs surnaturels

pour affronter sans péril le monde de l'au-delà.

 

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Masque facial KONGO, RDC - M.R.A.C. Tervuren

 

L'apparition d'un tel masque effrayait toujours les villageois,

 

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Statue féminine KONGO, RDC - M.R.A.C. Tervuren

 

..et la mère de Muzambi et Tchitoula était terrorisée.

 

208

Détail d'une sculpture KOTSHI, Angola - M.R.A.C. Tervuren

 

La nuit était à présent tombée et, tandis que le devin entrait en transe,

des esprits aux yeux aveuglants surgissaient de l'obscurité.

 

164

Détail d'un nkisi nkondi VILI-YOMBE, RDC, Collection particulière

 

Terrés au fond de la hutte du nganga,

les parents des deux fugitifs n'osaient pas lever les yeux.

Il en était de même pour Muzambi et sa soeur,

blottis l'un contre l'autre dans l'ombre épaisse de la forêt.

 

P1060729

Statue KONGO, RDC - Université Catholique de Louvain

 

Quelque temps auparavant, les fétiches, réunis autour de l'arbre sacré,

avaient procédé à l'élection d'un nouveau monarque.

 

P1060662

nkisi  KONGO, Angola ? - Université Catholique de Louvain

 

Le vote avait eu lieu à main levée..

 

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Statuette YOMBE, RDC - Université Catholique de Louvain

 

..et les fétiches avaient désigné à l'unanimité..

 

106

 nkisi nkondi KONGO-VILI, Angola - M.R.A.C. Tervuren

 

.. un impressionnant nkondi à l'aspect farouche

dont le corps disparaissait entièrement sous une accumulation

de clous, de pointes, de lames et de charges

signifiant qu'il avait été maintes et maintes fois consulté

et que son pouvoir était immense.

 

P1060239

détail du nkisi nkondi  VILI - KONGO

 

Sa bouche était grande ouverte, en un hurlement muet.

Il dégageait une telle impression de puissance

qu'un silence de mort avait remplacé les mille bruissements de la grande forêt.

 

324

nkisi zoomorphe KONGO - Musée du Quai Branly

 

C'est alors que se produisit une chose absolument incroyable.

Le petit singe surgit de la nuit..

 

0237

 

.. et vint se placer effrontément en face du géanr hérissé de clous.

 

Dégradé

statuette reliquaire KOTSHI, Angola - M.R.A.C. Tervuren

 

Tous retinrent leur souffle, car il paraissait évident

que le petit singe allait payer de sa vie son incroyable audace.

 

023

 

Or, il n'en fut rien. Le nganga s'était incarné dans le petit singe,

et le redoutable nkondi n'était en fait que le reflet de son autorité.

 

0289

Sculptures commémoratives YOMBE, Angola - M.R.A.C. Tervuren

 

C'est ainsi que le frère et la soeur comprirent

que tous ces fétiches qui leur faisaient si peur..

 

P1060811

nkisi KONGO, RDC - M.R.A.C. Tervuren

 

..étaient manipulés par le nganga, et qu'ils n'étaient que des intermédiaires

entre le monde de l'au-delà et celui des vivants.

 

P1060701

Statuette nkisi YOMBE, RDC - Université Catholique de Louvain

 

C'était le nganga et lui seul qui leur donnait le fabuleux pouvoir

de confondre et punir les voleurs et de débusquer les sorciers.

 

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Statue articulée LENGOLA, RDC - M.R.A.C. Tervuren

 

C'est forts de cette révélation, que Muzambi et Tchitoula

retournèrent au village où ils furent accueillis avec des transports de joie.

 

P1060809

sanza (lamellophone) anthropomorphe ZANDE, RDC - M.R.A.C. Tervuren

 

Leurs soeurs exécutèrent une danse de bienvenue en leur honneur,

 

P1060758

harpe KONGO, RDC - M.R.A.C. Tervuren

 

On joua de la harpe pour célèbrer leur courage,

 

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Tambourinaire NKANU, BANDUNDU, RDC - M.R.A.C. Tervuren

 

..et tambours et balafons résonnèrent fort tard dans la nuit.

 

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ombre d'un nkisi à l'exposition de Louvain

 

En allant se coucher, Muzambi et Tchitoula sourirent

en apercevant sur le mur l'ombre du roi des fétiches.

 

P1060810

maternité KONGO, RDC - M.R.A.C. Tervuren

 

Au petit matin, leur mère les réveilla,

et ils reprirent le chemin de l'école des Pères Blancs

où ils redevinrent Joseph et Bernadette.

 

P1060694

sculptures-médecine YOMBE, RDC - Université Catholique de Louvain

 

Par la fenêtre ouverte sur la grande forêt,

il leur semblait entendre encore la voix des ancêtres,

mais ils avaient beau relire 'Mamadou et Bineta vont à l'école'

ils ne comprenaient toujours pas pourquoi ces ancêtres avaient les cheveux blonds.

 

P1060648

nkisi nkondi KONGO, frontière RDC/Angola (Cabinds) - M.R.A.C., Tervuren

 

Et ce Charlemagne, dont on leur narrait les prodiges.

Ce devait être un bien grand sorcier pour faire pousser des fleurs

dans sa barbe.

Peut-être ressemblait-il à ce grand fétiche

qu'ils avaient aperçu dans la forêt ?

 

8480

effigie du RP Léo Bittremieux - M.R.A.C. Tervuren

 

Mais ils eurent beau scruter attentivement

la barbe drue et dense des Pères Blancs,

jamais ils n'y virent éclore la moindre petite fleur.

 

 

Fin de l'aventure

 

 

N.B. Le Guide du Musée du Quai Branly définit comme suit la fonction du nganga:

 

"Le nganga occupe à la fois la fonction de devin, de guérisseur et de juge.On vient le consulter pour expliquer ses problèmes et en trouver la solution. Le nganga prépare les ingrédients magiques et active le nkisi. On devient souvent nganga à la suite d'un rêve où apparait le nkisi. Suit alors une longue initiation qui se déroule dans la forêt à l'abri des regards. Le futur nganga y apprend la formule des ingrédients magiques bilongo, mémorise les compositions musicales inhérentes aux minkisi, et les nombreuses règles et restrictions (alimentaires, spatiales etc.) relatives à ceux-ci. Les cérémonies des devins sont souvent aussi spectaculaires que les minkisi eux-mêmes: le visage du nganga est dissimulé sous un important maquillage aux couleurs rouge, noir et blanc, ou caché derrière un masque.

Il porte parfois une coiffe de plumes et est habillé d'une jupe faite de bandes de coton, de lanières de peaux, de plumes, de clochettes et de petits sachets remplis d'ingrédients magiques qui virevoltent."

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2 décembre 2010 4 02 /12 /décembre /2010 14:58

 

C'est après avoir visité deux expositions consacrées aux sculptures d'Afrique Centrale, principalement en provenance  d'Angola et de la République Démocratique du Congo - ex Zaïre -, et y avoir photographié intensément ces fascinants objets  que sont les minkisi (sing. nkisi), longtemps désignés hors d'Afrique sous le vocable de 'fétiches à clous', que m'est venue l'idée de manipuler mes clichés pour en faire le support d'un conte à la manière africaine.. C'était en fait l'occasion de mettre en valeur ces extraordinaires intermédiaires magiques qui, même emprisonnés dans des vitrines de musée, continuent, par le mystère insondable de leurs yeux-miroirs, à réfléchir un monde invisible et qui demeure étranger à nos interrogations.

 

La plupart des photos ont été prises, d'une part dans le cadre de la très belle exposition qui s'est tenue, du 1er Juin au 11 Novembre 2010, au musée du Président Jacques Chirac, à Sarran, en Corrèze :

 

  'Carnets de Voyages - Edmond Dartevelle - Un Valeureux Explorateur Africain'

 

D'autre part, à l'occasion de l'exposition: 'Mayombe - Maîtres de la Magie' 

qui se tient du 8 Octobre 2010 au 23 Janvier 2011 à Louvain, Belgique, et qui sera ensuite présentée au Musée de l'Université Catholique de Louvain-la-Neuve du 8 Avril au 3 Juillet 2011.

Quelques photos ont en outre été prises au Musée Royal de l'Afrique Centrale (M.R.A.C.) de Tervuren (Bruxelles), ainsi qu'au Musée du Quai Branly à Paris, à l'occasion de l'exposition 'Fleuve Congo' qui s'y est tenue du 22 Juin au 3 Octobre 2010.

 

Que le douanier Rousseau soit enfin remercié pour sa contribution, bien involontaire, à quelques arrière-plans.

 

♦♦♦

 

 

Muzambi et Tchitoula étaient frère et soeur et ils étaient inséparables.

 

P1060289

Sculptures commémoratives YOMBE, Angola

 

A l'école des Pères blancs, ils s'appelaient Joseph et Bernadette,

 

848

effigie du Père Leo Bittremieux - M.R.A.C. Tervuren

 

mais, dès l'école terminée, ils redevenaient Muzambi et Tchitoula et, sur le chemin du village,

après avoir enlevé les chaussures qui leur faisaient si mal,

ils communiaient à nouveau avec les enchantements et les mystères

d'une Afrique que les blancs étaient bien incapables de comprendre.

 

0850

Statuette anthropomorphe LEGA, RDC - M.R.A.C. Tervuren

 

Toute leur enfanceavait été bercée de récits et de légendes

peuplés de puissances invisibles, d'esprits de l'au-delà

et d'âmes errantes des ancêtres qui gémissaient dans le vent de la nuit.

 

P1060235

détail d'une statue nkondi  VILI - Angola - MRAC Tervuren

 

Le soir, à la lueur de la lampe-tempête, leur mère leur avait raconté

des histoires à glacer le sang,

 

P1060815

statue féminine KONGO, Angola - M.R.A.C. Tervuren

 

où des esprits tourmentés assaillaient les malheureux villageois

qui avaient osé enfreindre les tabous. 

 

290

détail d'un nkisi  WOYO - Angola - M.R.A.C. Tervuren

embout de canne en ivoire KOTSHI - Angola - M.R.A.C. Tervuren

 

 

Muzambi et Tchitoula se couchaient terrorisés, non sans avoir aperçu,

sur le mur de la case, dans la lumière de la lampe,

l'ombre vacillante des esprits.

 

P1060713

ombre d'une statuette exposée à Louvain

 

Mais le frère et la soeur avaient grandi et ils étaient devenus intrépides.

Aussi décidèrent-ils d'en avoir le coeur net et d'aller dans la grande forêt

à la recherche de ces ombres dont on devinait la présence,

mais que l'on ne voyait jamais.

 

P1060696

ombres diverses à Louvain

 

 

Un beau matin, avant même le lever du soleil,

ils se glissèrent hors de la case et s'enfoncèrent dans la grande forêt.

 

002

 

Pour avoir souvent accompagné les chasseurs,

Muzambi connaissait bien les pistes les plus secrètes

et ils cheminaient rapidement.

 

850

 

Tchitoula, elle, était ravie d'échapper aux corvées du village

qui réunissaient les femmes pour piler sans fin le mil,

ou ramener du fleuve les lourdes jarres remplies d'eau.

 

P1060838

 

Après avoir longtemps marché, ils rencontrèrent une vieille femme

qui leur demanda ce qu'ils cherchaient si loin du village.

 

P1060833

statue rituelle KUBA, RDC - M.R.A.C. Tervuren

 

"Nous voulons voir ce que l'on ne voit pas" répondirent en coeur le frère et la soeur.

"Alors poursuivez votre chemin" leur dit la vielle femme, qui ajouta:

"Ce ne sont pas les yeux qui peuvent voir l'invisible"..

Un peu plus loin, ils aperçurent un sage qui semblait écouter une voix intérieure.

 

835

statue funéraire en pierre SOLONGO, Angola - M.R.A.C. Tervuren

 

Lui aussi leur demanda ce qu'ils cherchaient et ils répondirent

"Nous voulons entendre ce que l'on n'entend pas"

"Alors continuez votre route, car ce ne sont pas les oreilles qui peuvent entendre le silence".

Un peu dépités, Muzambi et Tchitoula reprirent leur marche

et la fatigue commençait à se faire sentir.

Soudain, un gigantesque personnage leur barra la route.

 

831

mannequin-reliquaire funéraire BWENDE - RDC - M.R.A.C. Tervuren

 

"Où allez-vous donc, malheureux, ignorez-vous que seuls les initiés

peuvent pénétrer dans la forêt sacrée ?"

"Nous voudrions connaître ce que nous ne connaissons pas", supplièrent le frère et la soeur.

 

234

détail d'un mammequin-reliauaire BWENDE - M.R.A.C. Tervuren

 

Voilà qui est bien présomptueux rétorqua le colosse, qui ajouta cependant:

"Je vois que vous avez le coeur pur et que vous êtes courageux.

Il vous sera donc permis , si vous restez cachés et ne faites aucun bruit,

d'assister à un évènement tout-à-fait exceptionnel".

 

2890

petit nkisi DONDO, Rép. Pop. du Congo - M.R.A.C. Tervuren

 

Il n'en dit pas plus et les confia à la garde d'un curieux petit fétiche

qui eut tôt fait de les éclairer sur l'évènement en question.

 

P1050835

Statue nkisi nkondi YOMBE, RDC - Collection particulière

 

Les fétiches avaient un roi, qui régnait sans partage

sur un peuple turbulent et multiforme.

 

P1060672

Statuette Pfula Nkombe YOMBE, Angola - M.R.A.C. Tervuren

 

Nombre de ses sujets passaient leur temps à se quereller entre eux..

 

P1060716

Statuette Mawenze YOMBE, Angola - M.R.A.C. Tervuren

 

.. et certains parmi eux étaient particulièrement vindicatifs.

 

3320

Statue Nkisi nkondi YOMBE, RDC, Collection particulière

Statuette KOTSHI, Angola - M.R.A.C. Tervuren

 

Le problème était que le roi se faisait vieux et on lui reprochait

de céder trop souvent aux avis insidieux de conseillers malveillants.

 

263

nkisi   DONDO, Rép Pop du Congo  - M.R.A.C. Tervuren

nkisi  WOYO (sorcier mâchant une racine), Angola - M.R.A.C. Tervuren

 

Après d'interminables palabres, 

 

0290

nkisi VILI -KOUGNI, Angola - M.R.A.C. Tervuren

 

..qui impliquèrent les fétiches de tous rangs et de tous grades,

 

Fétiche

Maternité Phemba KONGO, RDC - Collection particulière

Statuette nkisi  KOTSHI, Angola - M.R.A.C. Tervuren

 

 

..il avait été décidé de convoquer une assemblée des fétiches

 

247

nkisi SOLONGO, Angola - M.R.A.C. Tervuren

 

.. qui, lorsque la lune serait pleine, procéderait à la nomination d'un nouveau monarque.

 

0525

statue funéraire en pierre SOLONGO, Angola - M.R.A.C. Tervuren

 

L'élection devait se dérouler au pied de l'arbre sacré,

sous le contrôle d'un vieux sage dont la parole était unanimement respectée.

 

853

nkondi mangaaka KONGO, Angola - Université Catholique de Louvain

 

C'est ainsi que les fétiches arrivaient de partout

pour participer à un évènement d'une telle importance.

 

P1060844

nkisi VILI, RDC - M.R.A.C. Tervuren

 

Les plus querelleurs, comme toujours, ne manquaient pas une occasion

de perpétrer quelque mauvais coup..

 

849

statuette nkisi YOMBE, RDC - Université Catholique de Louvain

 

Pour beaucoup, la route avait été bien longue, et ils arrivaient épuisés,

ployant sous le poids de lourdes charges

 

P1060228

nkisi WOYO, Angola - M.R.A.C. Tervuren

 

D'autres, plus chanceux, faisaient usage de leur pouvoirs magiques

pour planer sans effort d'arbre en arbre, tels des chauve-souris.

 

Tapis derrière un épais buisson, Muzambi et Tchitoula observaient, fascinés,

l'incroyable spectacle qu'offraient tous ces fétiches.

 

Essai4

2 statuettes nkisi YOMBE, RDC - Université Catholique de Louvain

 

Hérissés de piques, de tiges, de lames et de pointes..

 

Essai5

nkisi YOMBE, RDC - Université Catholique de Louvain

 

.. emplumés, enturbannés, emaillotés, bardés de charges magiques..

 

P1060216

nkisi DONDO, Rép.Pop. du Congo - M.R.A.C. Tervuren

 

..de reliquaires, de cornes, de coquillages, de chaînes, de sacs médecine

et de sachets à poudre, de clochettes pour réveiller les esprits

et de cadenas pour retenir les mauvais sorts,

de cordes et de noeuds, de griffes, de dents et de becs..

 

P1060869

objet rituel YOMBE, RDC - Université Catholique de Louvain

 

.. caparaçonnés de peaux et de feuilles, de noix et de graines, de filets, de tissus,

de morceaux d'os, de têtes de serpent et de queues de civette..

 

Essai2

Statue nkisi nkondi YOMBE, RDC, Université Catholique de Louvain

 

.. transpercés de toutes parts de clous et d'éclats métalliques..

 

P1060254

nkisi WOYO, Angola - M.R.A.C. Tervuren

 

.. certains, armés de lances, de couteaux et de poignards..

 

Essai

nkisi nkondi YOMBE, RDC - M.R.A.C Tervuren

 

d'autres, le visage peint de couleurs agressives et violentes,

 

P1060656

nkisi nkondi YOMBE, RDC - Université Catholique de Louvain

 

 

le blanc du monde des morts,

 

P1060671

statuette pfula nkombe, YOMBE, RDC - Université Catholique de Louvain

 

le rouge du danger et de la transition,

 

P1060795

nkisi nkondi VILI-YOMBE, RDC - M.R.A.C. Tervuren

 

le noir de la sorcellerie.

 

P1060660

nkisi nkondi YOMBE, RDC - Université Catholique de Louvain

 

Les yeux-miroirs de ces médiateurs des mondes invisibles

lançaient des éclairs aveuglants.

 

A présent, Muzambi et Tchitoula tremblaient comme des feuilles, car ils réalisaient soudain

que ce qu'ils voyaient, nul autre habitant du village n'avait encore pu le voir,

et une peur intense les envahit...

 

 

Fin de la Première Partie

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12 août 2010 4 12 /08 /août /2010 13:28

 

 

 

Elle, je l'ai tout de suite remarquée.

Elle semblait si seule et si triste dans sa cage de verre aux reflets bleutés.

 

P1050860

Statue d'ancêtre Teke-Yansi, RDC

Tervuren, Musée royal de l'Afrique centrale

 

 

Avec ses yeux cernés d'argile blanche, elle paraissait bien loin,

très loin du flot des visiteurs.

 

P1050794

 

Revoyait-elle son village cerné par la grande forêt mystérieuse ?

Revivait-elle des cérémonies ancestrales dont la signification nous est étrangère ?

 

Il m'est alors apparu que toutes ces statues et tous ces masques dans leur prison de verre,

tous ces messagers d'un monde invisible, continuaient malgré tout à dialoguer avec les esprits

de la nature et des ancêtres.

 

Le regard des masques, surtout, était obsédant.

 

P1050820

Masque facial Kwele, Congo-Brazzaville

Paris, Musée du Quai Branly

 

P1050872

Masque facial Vuvi, Gabon

Paris, Musée Dapper

 

P1050880

Masque facial Lega, RDC

Tervuren, Musée royal de l'Afrique centrale.

 

P1050886

Masque facial Punu, Gabon

Collection particulière.

 

Regards hypnotiques ou extatiques, ouvertures sur l'au-delà,

Ils voient ce que nous ne voyons pas,

Ils percoivent ce que nous ne percevons pas,

Ils savent ce que nous ne savons pas.

 

P1050878

Masque facial Kwese, RDC,

Collection particulière.

 

P1060030

Masque facial Lega, RDC,

Collection particulière.

 

Comme il parait loin le temps où, juchés sur des échasses,

portés par des danseurs recouverts d'étoffes et de feuillages tourbillonnants,

les masques blancs féminins à la beauté dangereuse, suscitaient, à la tombée

de la nuit, le respect craintif des villageois.

Descendus de leurs échasses, ils sont devenus des objets de vitrine,

'anthropomorphes' comme ils disent, mais saura t-on jamais ce qui se cache

derrière leurs yeux mi-clos ?

 

P1050852

Masque facial Punu, Gabon

Collection particulière.

 

P1050884

Masque facial Punu (détail)

 

Un peu plus loin, une autre vitrine attire mon attention,

y est enfermé ce que l'on désignait autrefois sous le vocable

de 'fétiche à clous' et que l'on nomme pudiquement à présent

'statue divinatoire'.

 

P1050903

Statue Vili-Yombe, RDC,

Collection particulière.

 

Une folle énergie s'en dégage

et l'on s'attend à tout instant à le voir pulvériser

la cage de verre qui le détient prisonnier.  .

 

P1050835

 

Il me vient alors à l'esprit que, la nuit venue, les visiteurs partis,

et le silence régnant à nouveau dans le grand musée, les forces

invisibles reviennent prendre possession de ces intermédiaires de l'au-delà.

 

Dans une vitrine voisine, je découvre un bien curieux personnage,

une statue-réceptacle rongée par les termites et lardée de couteaux

et de lames, qui n'est pas sans évoquer un poisson dont on n'aurait 

laissé que les arêtes.

 

P1060168

Statue 'Nkonde' Vili-Yombe, Congo Brazzaville,

Paris, Musée du Quai Branly.

 

Avec son pagne de travers, elle a un côté vaguement indécent 

qui doit amuser les jeunes visiteurs et qui contraste avec

l'austère alignement des occupants de la vitrine d'en face.

 

P1050855

 

Ce sont les aristocrates de la savane aux coiffures sophistiquées

qui semblent un peu gênés par cette singulière présence.

En fait, certains préfèrent tout bonnement l'ignorer en lui tournant le dos.

 

P1060014

Détail de la coiffe d'une statue d'ancêtre Hemba, RDC,

Collection particulière

 

Ancêtres vénérables, dignitaires de cours, nobles vieillards aux traits fins,

princes et princesses de royaumes oubliés, effigies tutélaires raffinées protectrices

du clan et objets de culte, ils sont impressionnants.de majesté et imposent le respect.

 

P1060047 

Statue d'ancêtre Hemba, RDC,

Collection particulière.

 

P1050809

Statue d'ancêtre Hemba, RDC,

Collection particulière

 

049

Statue d'ancêtre Hemba, RDC,

Paris, Musée du Quai Branly.

 

P1060170

Statue d'ancêtre Hemba, RDC,

Collection particulière

 

P1050900

Statue d'ancêtre Hemba, RDC,

Collection particulière.

 

Juste retour des choses, les gardiens des reliques,

rescapés de la fureur missionnaire, sont exposés aux regards

comme des ostensoirs dans un trésor d'église, ce qui semble

provoquer le courroux d'une statue-reliquaire Bembe en tissu,

pourtant logée à distance respectable.

 

018

 

 

Monde des ancêtres, Monde de la Nuit..

Dans la nuit du Musée, les peurs ancestrales ressurgissent.

Tous croient entendre à nouveau les mille bruissements inquiétants de la forêt.

Magie et sortilèges, les esprits des morts rodent autour du village.

 

P1050792

Statuette masculine Lega, RDC,

Collection particulière.

 

 

P1050823Statuette masculine Mbole, RDC,

Collection particulière.

 

P1060028

Statuette de vieillard, Lega, RDC,

Collection particulière.

 

P1060029

Grande tête sur pied, Lega, RDC,

Collection particulière.

 

P1050797

Statue-reliquaire Mbede, Gabon,

Paris, Musée Dapper.

 

La grande peur de la nuit et la présence du sacré

plongent dans l'effroi les hôtes du Musée.

 

P1050847

Statue d'ancêtre Hemba, RDC,

Collection particulière.

 

P1060057

Statue masculine Songye, RDC,

Collection particulière.

 

P1050804

Statue 'Nkonde', Vili-Yombe, Congo Brazzaville,

Paris, Musée du Quai Branly.

 

P1050846

Statue Vili-Yombe, RDC,

Collection particulière.

 

P1060173

Maternité 'Phemba', Kongo, RDC,

Collection particulière

 

Alors, pour exorciser la peur et apaiser les esprits,

ils font appel une fois de plus aux masques

et revivent les moments magiques

où ces intermédiaires entre les hommes et le monde des ancêtres 

dansaient, accompagnés du rythme obsédant des tambours.

 

P1050817

Masque facial Kwele, Congo-Brazzaville,

La Rochelle, Muséum d'Histoire naturelle.

 

P1050816

Masque facial 'Ngil', Fang, Gabon

Collection particulière.

 

P1060037

Masque facial Ngbaka, RDC,

Collection particulière.

 

P1060003

Masque-heaume Yaka, RDC,

Musée du Quai Branly

 

P1050811

Masque 'Kifwebe', Luba, RDC,

Collection particulière.

 

Le masque noir, le plus dangereux de tous,

est même sollicité afin que les défunts aïeuls 

trouvent enfin le repos.

 

P1060172

Masque facial noir 'Ikwara' , Tsangui, Gabon

Paris, Musée du Quai Branly.

 

Cette fois encore l'âme des ancêtres disparus a été apaisée

et le front des statues-effigies et des reliquaires est tout

suintant des onguents appliqués en leur honneur.

 

P1060171

Statue féminine d'ancêtre Hemba, RDC,

Collection particulière.

 

P1060167

Gardien de reliquaire Fang, Gabon,

Paris, Musée du Quai Branly.

 

Aux premières lueurs du jour les sortilèges s'évanouissent.

Tous alors se remémorent le village qui renaît, la forêt qui émerge doucement de la brume,

les bruits familiers, l'odeur sensuelle d'une végétation exubérante,

le grondement si proche du puissant fleuve.

 

P1060004

Siège à cariatide, Femme et enfant, Luba, RDC,

Collection particulière.

 

006

Maternité 'Phemba', Kongo, RDC,

Collection particulière.

 

Mais le contact avec l'invisible a laissé des traces,

et on peut lire dans les yeux hallucinés de beaucoup

l'émerveillement  mêlé d'effroi d'avoir approché de si près

ce monde qu'il ne nous est pas donné de connaître.

 

164

Statue Vili-Yombe, RDC,

Collection particulière

 

P1050862

Figure de reliquaire Tsogho, Gabon,

Collection particulière.

 

P1050889

Statue Vili-Yombe, RDC,

Collection particulière.

 

P1060166

Reliquaire 'Ondumbo', Kota, Gabon,

Collection particulière.

 

P1050890

Statue 'Nkonde', Vili-Yombe, Congo Brazzaville,

Paris, Musée du Quai Branly.

 

P1050883

Statue de femme assise sur un coffre

avec un enfant debout, Kongo, RDC,

Collection particulière.

 

044

Détail du groupe précédent.

Kongo, RDC.

 

P1060165

Statue masculine Bembe, RDC,

Collection particulière.

 

Notre rêveuse mélancolique dans sa cage de verre a aussi ce regard.

Qu'a-t'elle vu, quels secrets a-t'elle percé ?? 

Nous ne le saurons jamais,

mais une chose est sûre,

la magie de l'Afrique continuera à l'habiter aussi longtemps

que là-bas, sur les rives du grand fleuve qui l'a vu naître,

des hommes rechercheront auprès des ancêtres disparus

des réponses à leurs questions.

 

826

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