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18 mai 2014 7 18 /05 /mai /2014 18:04

J'aurais très bien pu naître armoire à linge, armoire à glace ou armoire à pharmacie, et pourquoi pas, armoire normande ou savoyarde, toute ornementée de belles moulures. Le sort hélas en décida autrement et je devins tout simplement une de ces armoires électriques urbaines qui semblent avoir poussé sur le bitume comme champignons après la pluie.

 

 

Avec mon allure terne et parallélépipédique on ne peut vraiment pas dire que je contribue à l'embellissement de la ville et les passants d'ailleurs m'ignorent superbement. Comme pour accentuer ma détresse, on m'a couverte d'un triste revêtement marron granuleux censé décourager les collages et graffiti sauvages en tous genres.

 

 

C'était sans compter sur l'opiniâtreté des barbouilleurs locaux qui vandalisent allégrement tout ce qui passe à portée de leurs bombes. Il ne me restait donc plus, entre deux séances de karcher appliqué brutalement par les justiciers municipaux, qu'à subir l'outrage honteusement en feignant l'indifférence.

 

 

C'est alors qu'une star de l'art urbain eût l'idée géniale de m'utiliser comme support de ses merveilleux portraits au pochoir.

 

 

Le succès fut immédiat et bientôt nombre de mes consoeurs se parèrent également de superbes oeuvres qui n'ussent pas déparé dans une galerie d'art à la mode.

 

 

 

On venait de loin pour nous contempler. On nous photographiait, nous les humbles, les modestes armoires aux portes closes sur de mystérieux compteurs dissimulés aux regards des passants. 

 

 

Nous existions enfin, nous étions devenues des oeuvres d'art qui participaient à l'enrichissement esthétique de la cité.

 

 

 

D'autres artistes suivirent l'exemple dans ce qui était devenu un musée à ciel ouvert.

 

 

Le dimanche, on venait en famille explorer le quartier à la recherche de nouvelles créations, un jeu de piste où les enfants excellaient.

 

 

C'était la fête, une vie nouvelle animait des rues autrement bien moroses.

 

 

Pendant un temps, tout se passa de la meilleure façon, mais les graffeurs sauvages, d'abord intimidés par des oeuvres avec lesquelles ils étaient bien incapables de rivaliser, commencèrent petit à petit à y mêler leurs gribouillis avec, comme conséquence ultime pour les armoires concernées, la karchérisation finale lorsqu'il devenait évident que le dessin initial n'était plus qu'un infame embrouillamini.

 

 

Les vandales à la bombe trouvèrent même, à l'occasion des élections à la Mairie de Paris, un allié inattendu en la personne de colleurs d'affiches trop zélés, qui trouvèrent terriblement intelligent de transformer le déjà célèbre fumeur à la cigarette en contribuable effrayé à la perspective d'une hausse prétendue des impôts locaux.

 

 

Mais le danger le plus insidieux vint de la notoriété même de l'artiste, dont les oeuvres étaient à présent exposées dans les meilleures galeries de par le monde et dont la cote, en salles de vente atteignait des niveaux jusqu'alors inégalés.

 

 

Il y avait à Vitry-sur-Seine une armoire que le Maître honora d'un superbe portrait de vieillard enturbanné. Les habitants du quartier l'aimaient bien ce portrait.  Or, par une sombre nuit d'hiver, des malfaiteurs d'un nouveau genre, espérant sans doute tirer profit du portrait, agressèrent sauvagement la pauvre armoire et arrachèrent brutalement la porte et le vieillard avec.

 

    

Dans le journal du matin suivant, on put voir la photo de la malheureuse dont la plaie béante laissait apparaître l'intimité de ses compteurs et de ses cables.

Triste sort en vérité que celui des armoires EDF qu'un artiste a tenté de soustraire à l'implacable fatalité qui les poursuit, pour finalement les exposer à un danger plus grand encore que sa notoriété fit naître.

 

oooOOOooo

 

C215 (Christian Guémy) est à présent mondialement connu. Plusieurs de ses pochoirs sont toujours visibles le long de la Seine entre le quai d'Austerlitz et le pont National, ainsi qu'à Ivry et Vitry-sur-Seine, où il a son atelier.

 

Requiem pour une armoire défunte
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9 mai 2014 5 09 /05 /mai /2014 18:50

 

Partir allègrement, le nez en l'air et l'appareil photo en bandoulière, à la chasse au 'street art'' dans le 13ème arrondissement de Paris, c'est, pour celui qui pratique ce sport, l'occasion de comprendre soudain, au détour d'une rue, ce qu'a pu ressentir Gulliver lorsque, à l'occasion de son deuxième voyage, il débarqua à Brobdingnag, l'île des géants.

 

JanaundJs - 110, rue Jeanne d'Arc (2011)

 

Ne voila t'il pas que l'innocent photographe se retrouve lui-même objet d'une vive curiosité de la part de ces géants, hauts parfois de dix étages, qui paraissent amusés de découvrir cet intriguant petit personnage venu à leur rencontre.

 

Auteur non connu - Oeuvre maintenant détruite ayant figuré sur la Tour 13

 

L'intrépide explorateur n'est pas au bout de ses surprises car ce monde gargantuesque, au fur et à mesure qu'il le découvre, se révèle d'une étonnante diversité.

 

 

Seiner - 13, avenue de la Porte d'Italie

 

Ignorant l'infernale rumeur du périphérique à ses pieds, cette étrange figure, déité sans doute d'un monde champêtre disparu, semble habitée de visions crépusculaires.

 

Jorge Rodriguez-Gerada - Portrait de Philippe Pinel - place Pinel - (2013)

 

Ici, ce digne personnage d'un autre temps, parait trouver tout à fait normal d'avoir sauté deux siécles sans même y prendre garde.

 

Shepard Fairey (OBEY) - 'Rise above rebel' - 93, rue Jeanne d'Arc - (2012)

 

Là, une passionaria rêveuse se remémore les combats héroiques de la lutte révolutionnaire.

 

Alapinta Crew (Maher & Aner) - 'Tierra Madre' - 50, rue Jeanne d'Arc - (2011)

 

Pacha Mama en personne, la Terre Mère des amérindiens, est là aussi, qui nourrit les humains de ses bienfaits.

 

STEW - Oeuvre maintenant détruite, ayant figuré sur la Tour 13 - (2013)

 

Un pélerin japonais poursuit pendant ce temps sa quête d'éternité.

 

Inti - 'Our utopia is their future' - 129, avenue d'Italie - (2012)

 

Ces êtres immenses ne seraient-t'ils en fait que des marionnettes manipulées par un créateur gigantesque ?

 

Inti - école Lahire, 8, rue Lahire - (2011)

 

Qu'en est-il alors de ce curieux dormeur vêtu d'un étonnant patchwork aux couleurs vives?

 

  

STEW - 'Le Grand Héron Bleu' - place de Vénétie - (2013)

 

Dans ce monde épris de gigantisme, les animaux eux-mêmes ont atteint des proportions colossales.

 

C215 - angle boulevard Vincent Auriol et rue Nationale

 

Et le chat qui guette les oiseaux est devenu quant à lui un monstrueux félidé.

 

 

SETH - 2, rue Emile Deslandres

 

Il apparait pourtant, passée la surprise initiale, que ces géants ont su préserver un monde enchanté où rêve et poésie se côtoient. 

 

Cyril Vachez & David N. - 'De tous pays viendront tes enfants' - angle rue des Malmaisons et avenue de Choisy - (1988)

 

Il y a dans leur regard quelque chose de l'innocence originelle.

 

C215 - école Dorée, 90, boulevard Vincent Auriol - (2011)

 

Leur monde est un monde magique, à mille lieues de notre univers déjanté et chaotique.

 

M-City - 122, boulevard de l'Hôpital

 

A la cruelle rigidité d'un machinisme dévorant et impitoyable ...

 

SETH & Kislow - 29, rue des Cordelières - 

 

... ils opposent le monde oublié de l'enfance et du rêve.

 

C215 - 'Nina et Nina' - rue des Frères d'Astier de la Vigerie, angle rue Baudricourt / avenue d'Ivry - (2013)

 

Nous croyons les regarder, mais c'est en fait sur nous que leurs regards se posent.

 

Vhils - 173, rue du Château des Rentiers

 

Leur questionnement muet, obsédant, nous interpelle.

 

Claudio Ethos - stade Carpentier, boulevard Masséna

 

Boulevard Masséna, un vent impétueux essaie en vain de chasser hors les murs ces envahisseurs hors normes.

 

JanaundJs - 110, rue Jeanne d'Arc - (2011)

 

Notre promeneur photographe qui aura parcouru en tous sens les rues et les ruelles de ce singulier Arrondissement reviendra de sa chasse aux géants avec quelque chose de plus précieux encore que ses chers clichés.

 

C215 - 'Mélancolique' - avenue de Choisy, à côté du lycée Gabriel Fauré

 

Il gardera l'image d'un monde merveilleux et magique où les murs lui rappelent qu'au delà de la fureur et du bruit de la ville, il y a toujours au fond de nous une petite part de poésie qui ne demande qu'à éclore, fleur fragile et qu'il faut protéger.

 

oooOOOooo

 

Ils viennent de Cuba, de Pologne, des USA, de France, du Chili, du Portugal, du Brésil, et d'autres pays encore. La Municipalité du 13ème Arrondissement de Paris a eu la clairvoyance de leur confier, avec la collaboration active des propriétaires des immeubles concernés, la réalisation de grandes fresques qui égaient à présent de nombreux murs de cette partie de la capitale.et attirent chaque jour plus de visiteurs amateurs du 'street art'. Ces artistes talentueux ont su insufler une vitalité nouvelle à des quartiers attachants.

 De par leurs caractéristiques 'monumentales', ces fresques ont, pour la plupart, la chance d'échapper aux dégradations des graffiti sauvages que des tagueurs barbouilleurs infligent trop souvent à de superbes oeuvres. Ce ne fut malheureusement pas le cas pour la belle fresque de ZED, rue Watt, 'la Locomotive', que sa position trop à la portée des gribouilleurs vandales a conduit à sa perte.

Mais n'est-ce pas après tout le caractère éphèmère de l'art de la rue qui en rend émouvantes les réalisations les plus sensibles ?

 

 

 

Les Géants de Paris 13
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