Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
16 août 2015 7 16 /08 /août /2015 16:35

 

Allons, Monsieur, avouez-le franchement, vous avez fait tout ce chemin pour venir à ma rencontre, et maintenant que vous êtes ici, de l'autre côté du Monde, vous me trouvez tout de même bien laid.

 

 

Notez que vous n'êtes pas le premier à penser de la sorte.

Votre Monsieur Darwin, lorsqu'il débarqua ici, ça fait déjà un bail, m'a taillé le genre de réputation qui vous colle à la peau jusqu'à la fin des temps.

 

 

Ecoutez un peu ce qu'il écrivit à mon sujet dans son Journal :

" Les rochers de lave noire sur la plage sont fréquentés par de grands lézards, patauds et répugnants. Ils sont aussi noirs que les roches poreuses sur lesquelles ils rampent et cherchent leurs proies dans la mer. Certains les appellent 'diables des ténèbres' "

Vous reconnaîtrez qu'en matière de portrait flatteur, il est difficile de faire mieux.

 

 

Monsieur Darwin aurait été bien inspiré de s'intéresser un peu moins à l'évolution du bec de ces stupides pinsons qui sont maintenant si fiers de porter son nom. Ceux-là je les déteste et mon dos porte encore la trace de leurs méchants coups de bec losqu'ils ne trouvent rien de mieux à picorer alentour.

 

 

En fait, voyez-vous, je suis le plus bel exemple qui soit d'adaptation réussie, Un cas d'école en quelque sorte. Vous riez, alors écoutez bien ce que je vais vous dire et gardez à l'esprit que j'arrive tout droit de la préhistoire et qu'il serait bon que vous fassiez montre d'un minimum de respect envers un authentique rescapé de l'ère des dinosaures. 

 

 

A l'origine, j'étais un iguane terrestre comme tous les autres. Etant donné que je suis, comment dites-vous déjà, végétalien, je me nourrissais exclusivement de fruits et de baies. Un beau jour, j'ai voulu atteindre un fruit savoureux à l'extrémité d'une branche et, plouf, je suis tombé à l'eau, moi qui ne savais pas nager.

J'ai dérivé longtemps, accroché comme un morpion à un débris flottant. Ah, je ne devais pas avoir l'air bien malin, le ventre creux, à scruter jour après jour désespérément l'horizon.

 

photo David Galvan sur le site dinosoria.com

Et voilà qu'au final je suis arrivé ici, épuisé, affamé, et à moitié mort.

Comme vous avez pu , Monsieur, vous en rendre compte, cette île n'est pas à proprement parler un eldorado en matière de végétation, et si je ne voulais pas mourir de faim, il fallait que je me débrouille, que je m'adapte.

Et, croyez-moi sur parole, cela a pris du temps, beaucoup, beaucoup de temps.

 

 

Moi qui avais la sainte horreur de l'eau et qui voyais là-dessous, l'estomac vide, des algues succulentes se balancer au gré de la houle, j'ai fini par me dire que c'était trop bête, il fallait y aller.

A présent, je nage comme une sirène. Je glisse, je virevolte, je me faufile, j'ondule, je peux même tenir près d'une heure jusqu'à 15 mètres de profondeur et ralentir mon rythme cardiaque si nécessaire.

Ca vous la coupe, n'est-ce pas ? 

 

photo extraite du blog de Anne et Romain en Amérique du Sud

Et ce n'est pas tout. Je suis, comme vous le savez, un animal à sang froid, un saurien, un frileux. Obligé d'aller chercher ma pitance dans les eaux froides du Pacifique, là-dessous je me refroidis très vite. Je me demande d'ailleurs pourquoi vous l'appelez Pacifique, car la plupart du temps il roule, il gronde, il déferle, il hurle, et ses vagues se fracassent sur les rochers en faisant un raffut de tous les diables. Bref, ma température s'abaisse dangereusement et, pour couronner le tout, je n'ai pas trop de mes belles griffes pour m'accrocher au fond car la houle, les vagues, les courants sont si forts qu'ils m'enverraient valdinguer contre les rochers.

Lorsque je remonte, je grelotte, je suis épuisé, j'ai l'air 'pataud' comme disait ce cher Monsieur Darwin, et je n'ai plus qu'une obsession, m'affaler les quatre fers en croix sur la grève pour profiter au maximum des bienfaisants rayons du soleil et récupérer au plus vite une température corporelle plus appropriée à mon humble condition d'iguane.

 

 

Et pourquoi suis-je ainsi noir comme le démon quand j'émerge des profondeurs ? Monsieur Darwin n'a décidément rien compris. Tout bêtement parce que le noir est la couleur qui absorbe le mieux la chaleur et qu'elle me permet de retrouver rapidement les calories perdues.

Lorsqu'au bout d'un certain temps d'exposition, j'ai regagné une température acceptable, je vais virer au rouge, un peu comme vos pâles baigneurs au premier jour des congés payés à la plage. Et s'il se trouve que je deviens trop rouge, alors je retourne faire trempette. Pas plus difficile que cela.

 

 

Je crois que je commence à sérieusement vous intéresser et, comme vous n'êtes pas au bout de vos surprises, je pense même qu'à la fin de cet entretien, vous finirez par me trouver beau ..

Etant donné que je passe une grande partie de mon temps dans l'eau salée et que je ne prends jamais de douche, je finirais  si je n'y prenais garde, par me retrouver statufié, à l'image du loup en croûte de sel de votre cuisine provençale. Pour remèdier à cet inconvénient, j'ai mis au point un système de 'glande à sel', oui Môsieur, une glande à sel située entre mes yeux, dans laquelle s'accumule le sel en excédent dans mon organisme et que j'expulse à intervalles en éternuant violemment. Je sais, je sais, ce n'est pas particulièrement distingué mais ça présente au moins l'avantage d'être efficace et le sel ainsi rejeté forme sur mon front ces concrétions blanches qui, vous l'aurez remarqué j'en suis sûr, me donnent cet air inimitable de noble vieillard.

 

 

Et il y a encore plus fort. Lorsque des phénomènes climatiques comme El Niño raréfient la production d'algues comestibles en augmentant la température de l'eau et en modifiant l'amplitude des marées, je suis en mesure de réduire la taille de mon corps de 20 pour cent pendant la période de disette et de revenir ensuite à ma taille normale quand les vaches grasses sont de retour !!

Cette fois vous criez au miracle et vous vous demandez ce que je peux bien ressentir à être ainsi unique et sans équivalent dans le monde. Vous serez peut-être surpris de ma réponse, mais je regarde tout cela d'un air désabusé. Trop de temps s'est écoulé depuis les dinosaures et mon seul bonheur est vraiment de lézarder l'estomac plein au soleil.

 

Photo Ariogar Berhorn sur le site dinosoria.com

Mais alors, penserez-vous, vous qui êtes un miracle d'adaptation aux circonstances les plus défavorables, vous ne craignez personne, vous n'avez aucun prédateur.

Hélas non mon cher Monsieur. Cent fois hélas. 

D'abord il y a les buses, une vraie calamité. Il y en a toujours une quelque part à surveiller discrétement votre petite famille. Un moment d'inattention, et hop, voilà votre petit dernier disparu dans les airs entre les griffes de l'un de ces mécréants.

 

Photo Simpliciter sur le blog dooinosoria.com

Mais il y a pire, les serpents, ceux-là je les déteste, des sournois, des vicieux, des pervers. Ils s'attaquent à beaucoup plus gros qu'eux, s'enroulent autour de leur proie, l'étouffe et finissent par l'engloutir entre leurs machoires démesurément distendues. Ils avalent tout, piquants, écailles, cornes, griffes. Des monstres dégoûtants..

Tenez, dans la photo ci-dessous, si vous regardez bien dans le rocher, il y en a un qui attend son heure. Ca me fait froid dans le dos rien que d'y penser et je ferais mieux d'aller poursuivre ailleurs ma séance d'UV.

 

 

Et les phoques. Vous les aimez bien, vous, les phoques. Ils ont l'air si gentils, si joueurs, si débonnaires. A terre, on coexiste sans trop de problèmes, mais quand je suis en mer à brouter mes algues, ils me croqueraient volontiers. Et leurs petits, de vrais chenapans. Lors de ma dernière plongée, ils me mordillaient la queue. Quelle humiliation !

 

 

Mais je m'en vais vous révéler une chose, mon pire ennemi, en fin de compte, c'est vous. Pas vous bien sûr personnellement car vous m'êtes plutôt sympathique, ni les jolies touristes qui perturbent ma sieste en me plaçant en arrière-plan de leurs selfies. Non, mon véritable ennemi ce sont les activités humaines qui, si vous n'y prenez garde, finiront par détruire la planète entière et vous avec.

Il n'y a pas si longtemps, le naufrage d'un pétrolier provoqua une marée noire qui fit périr 85 pour cent de mes congénères qui habitaient l'île voisine. S'il existe une mort abominable, c'est bien celle de se retrouver englué dans une immonde marée visqueuse ne trouvez-vous pas ?

 

 

Vous savez, en dépit de mon aspect inquiétant de dragon préhistorique sorti tout droit d'une BD gothique, je suis plutôt du genre pacifique. Je ne demande qu'à me prélasser au soleil, à regarder la mer pendant des heures, à contempler des crépuscules somptueux et à me serrer le soir contre mes frères pour combattre le froid nocturne.

 

 

Alors Monsieur, s'il vous plait, laissez-moi jouir en paix de mon statut d'espèce unique et menacée. Ce n'est pas toujours facile à vivre et je me sens parfois bien seul.

 

 

A présent, Monsieur, il faut que je vous quitte. J'ai rendez-vous avec mes amis, les petits crabes rouges, les 'sally pied léger'. C'est l'heure de ma séance quotidienne de nettoyage corporel.

 

 

Un vrai délice que je ne manquerais pour rien au monde.

 

oooOOOooo 

 

Sauf indication contraire, les photos de cet article sont de l'auteur.

A signaler sur le web, une remarquable vidéo montrant un iguane marin en plongée recherchant sa nourriture dans le courant, que l'on peut visionner à l'adresse suivante:

http://www.plongeurs.tv/Galapagos-Plongee-prehistorique-avec-le-dragon-des-mers-_v211.html

Entretien avec un iguane marin des Galapagos

Partager cet article

Repost 0

commentaires

eva 30/08/2015 15:30

...fascinants ces petits dragons, oui sans aucun doute !
bon dimanche Jean -François :-)

Jean-François 30/08/2015 23:20

Merci Eva. Ils méritaient bien un article compte tenu de leurs étonnantes capacités à survivre. Bonne semaine à toi. A bientôt.

alezandro 30/08/2015 14:10

Ce n'est pas qu'il est laid! il a un certain charme qui reste à découvrir!

Jean-François 30/08/2015 23:14

En tous cas un prodige d'adaptation. Merci Alezandro pour la visite

eva 17/08/2015 10:32

Tu as fait le tour avec brio, science et talent ! Et magnifiques sont les photos ! Je sais presque tout à présent ! Merciiiii Jean-François !

Jean-François 19/08/2015 11:34

A propos de talent, j'aimerais avoir le tien quand tu parles de Cy Twombly ou de Rauschenberg et bientôt, je n'en doute pas de Fabienne Verdier dont j'apprécie beaucoup les toiles (je tombe toujours en arrêt devant elles quand je visite la FIAC, je dois avoir un peu l'esprit bouddhiste !). Non, je voulais seulement rendre hommage à ces drôles de bébêtes qui pourraient nous donner bien des leçons. Elles sont finalement bien attachantes. Bonne journée Eva !

Présentation

  • : Mémoire de Rivages
  • Mémoire de Rivages
  • : Pourquoi ce blog? Pour ne pas oublier tous ces rivages, proches ou lointains, que j'ai connus, pour faire partager ces regards, ces visions, ces impressions fugaces, ces moments suspendus et qui ne se reproduiront plus, pour le plaisir de montrer des images et d'inventer des histoires, pour rêver tout simplement..
  • Contact

Profil

  • Jean-François
  • Amoureux invétéré des voyages, des tropiques, des bords de mer, des jardins, de la nature, de l'art etc.. etc..
  • Amoureux invétéré des voyages, des tropiques, des bords de mer, des jardins, de la nature, de l'art etc.. etc..

Recherche

Catégories