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11 décembre 2015 5 11 /12 /décembre /2015 18:01

 

La Galerie Vivienne est à coup sûr le plus emblématique de ces étonnants passages couverts qui se faufilent en catimini d'une rue à l'autre dans les arrondissements du cœur de Paris.

Ils hébergent habituellement une procession ininterrompue de boutiques aux devantures plus inventives et plus affriolantes les unes que les autres, comme si le fait d'être ainsi protégées du charivari urbain les incitait à développer une créativité débridée propre à appâter pour ensuite ferrer le chaland.

 

 

La Galerie Vivienne est sans conteste la plus belle de ces trouées urbaines.

L'emploi du féminin s'impose à son propos car, dès son ouverture en 1823, le terme de Galerie fut préféré à celui de Passage jugé trop 'populaire' par la noble clientèle du proche Palais Royal qui constituait la cible privilégiée des commerçants qui s'y installèrent.

 

 

A l'image des maisons de Cadet Rousselle, la Galerie Vivienne a trois entrées.

La plus incitative, la plus tentatrice, est celle ouvrant sur la rue des Petits Champs par où les acheteurs potentiels du Palais Royal étaient censés arriver.

Elle est surmontée de sculptures et d'un bel ouvrage de ferronnerie. Derrière la grille d'accès, un grand rideau rouge est parfois déployé, suffisamment écarté toutefois pour permettre d'apercevoir les brillantes lumières et l'animation qui règne à l'intérieur.

 

 

A moins d'être déjà très en retard à un important rendez-vous, il est humainement impossible pour le passant occasionnel de résister à la tentation de pénétrer en ce lieu dédié au plaisir immodéré du lèche-vitrine.

Les deux autres entrées, rue de la Banque et rue Vivienne, sont plus austères.

 

 

L'entrée de la rue Vivienne annonce clairement la couleur. Cet endroit est un hymne à la gloire du Commerce, avec un Grand C.

Une statue imposante du Dieu Mercure avait d'ailleurs été érigée au centre de la grande rotonde. Elle finit par s'écrouler à l'occasion de travaux de restauration effectués dans la Galerie.

 

 

Pénétrer dans la Galerie Vivienne, c'est couper les ponts avec le monde extérieur, c'est faire un saut dans le temps, plus d'un siècle et demi en arrière.

Il serait à peine surprenant de se retrouver nez-à-nez au détour d'une allée avec des promeneurs en gibus et crinoline, car la galerie n'est pas uniformément longiligne mais constituée de trois parties qui se recoupent à angle droit, avec par instants quelques marches qui compensent habilement la déclivité du terrain.

 

 

En journée, la lumière diffusée par la verrière à double pente révèle insidieusement la fatigue des peintures murales vieillissantes. Elle dévoile aussi inexorablement la poussière qui ombre le profil des nymphes et des déesses, porteuses des symboles de la réussite commerciale et bourgeoise.

 

 

 

 

Caressés par la lumière, les murs exposent la panoplie complète des attributs de l'aventure marchande ; caducées de Mercure, rubans, ancres, gerbes de blé, palmes, couronnes de laurier, cornes d'abondance, tout y est.

 

 

Mais c'est à n'en pas douter sous les pas des visiteurs que se trouve le plus beau joyau de ce lieu étonnant : le superbe revêtement mosaïque, dans le style pompéien, réalisé par les mosaistes de l'Opéra, Facchina et Mazzioli, qui déroule ses ondulations évocatrices de voyages ultramarins sur les quelques 500 mètres carrés de sol de la Galerie.

 

 

 

 

 

En période de fêtes, la Galerie resplendit, ajoutant au charme suranné des lustres d'un autre âge, la magie éclatante des illuminations de Noël.

 

 

Sous le regard absent des fenêtres en demi-lunes qui les surplombent, les boutiques s'alignent tout au long des coursives de cet étrange vaisseau au toit de verre.

 

 

Il y a là quelques grands noms de la mode, des galeries d'art, des restaurants au décor immuable, des librairies anciennes, un salon de thé, un caviste renommé, un bottier, l'empereur de la fleur artificielle, des créateurs, des décorateurs, j'en passe et non des moindres.

Mais serait-ce parce que Vidocq, le célèbre bagnard devenu chef de la police sous Louis-Philippe, habita ici au numéro 13 de la Galerie où il dirigea la première agence parisienne de détectives, il me semble que les mannequins dans les vitrines ont des regards un brin soupçonneux.

 

 

 

 

Il arrive d'ailleurs que l'on croise dans la rotonde un comédien en costume d'époque venu narrer les détails tragiques d'un sordide assassinat. Il propose à son auditoire attentif de résoudre une énigme, le meurtre d'une belle duchesse dont on retrouva le corps sans vie dans l'escalier en colimaçon menant à l'appartement de Vidocq...

 

 

Je sens que vous commencez à considérer cette troublante Galerie d'un autre oeil.

Et bien sachez que vous n'êtes pas au bout de vos surprises.

 

à suivre...

 

 

oooOOOooo 

Le Charme troublant de la Galerie Vivienne (1)
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14 novembre 2015 6 14 /11 /novembre /2015 19:45

 

L'automne,après quelques hésitations, avait enfin déclaré ouvert son festival annuel, et la forêt, comme chaque année à cette occasion, avait déroulé le tapis rouge.

 

 

 

Profitant d'une belle journée ensoleillée, j'avais, sur un coup de tête, brusquement décidé de m'en aller faire une grande promenade dans les bois.

 

 

 

Le soleil, inhabituellement vigoureux pour la saison, s'ingéniait, par un insidieux jeu de cache-cache à perturber les sens du marcheur.

 

 

Tantôt il allongeait démesurément les ombres des arbres qui, par endroits, dessinaient sur le sentier les marches d'un escalier imaginaire.

 

 

Tantôt, il prenait un malin plaisir à surprendre dans leur intimité des effusions sylvestres qu'il révélait soudain par un éclairage indélicat.

 

 

 

Il pouvait, à certains moments, nimber le sous-bois d'une fine poussière bleutée pour glorifier l'instant d'après l'éphémère palette des teintes automnales.

 

 

 

Il pouvait encore, inexplicablement, s'attarder sur un infime détail de la végétation, qui prenait alors, sous le faisceau de lumière, un relief insoupçonné.

 

 

Tout en observant ces jeux du soleil et de la forêt, j'étais parvenu au bord d'un étang qui doublait obligeamment, tout en l'inversant, l'image des arbres qui s'y miraient.

 

 

C'est alors que je l'aperçus, juché sur un banc de bois qui faisait face au plan d'eau.

 

 

 

Un troll, sans aucun doute, un petit esprit des bois, aux grands yeux pétillant de malice, qui semblait trouver saugrenu de me rencontrer en ce lieu.

 

 

C'est plutôt rare de voir un troll. D'ordinaire ils se cachent dans les fourrés où ils sont généralement indécelables pour l'oeil humain.

 

 

Celui-là devait être bien fatigué d'avoir sauté à cloche-pied tout au long de la journée entre les ombres des grands arbres.

 

 

Comme il était d'humeur plutôt affable, il m'avoua que son plus grand plaisir à l'automne était de se coucher sur le tapis de feuilles multicolores qui, contrairement à ce qu'il advenait pour les lourds humains que nous sommes, ne craquaient jamais sous son poids.

 

 

Décidément en veine de confidences, il me révéla qu'il connaissait la cachette du génie de la forêt, un gnome d'aspect pourtant peu engageant que l'on entend parfois gémir lorsque la scie des bucherons entame le tronc des vieux chênes.

 

 

Il parla longtemps, et, à travers ses paroles, je comprenais que la forêt vivait  que les arbres communiquaient entre eux, que le vent parlait aux arbres lorsqu'une risée soudaine emplissait l'air d'un confetti de feuilles.

 

 

 

La forêt à présent me semblait différente et j'en étais là de mes réflexions quand je réalisai brusquement que le gentil troll avait disparu.et je me retrouvai donc seul sur le banc.

 

 

Au-dessus de ma tête, la dernière feuille d'un arbre retenait encore un temps le moment de choir, destin inéluctable d'une feuille à l'automne.

Bientôt il lui faudra lâcher prise. Si l'absence de vent l'y autorise, elle connaitra,pour un trop court instant, l'ivresse de l'apesanteur. Elle se balancera gentiment d'un côté d'abord puis de l'autre,avant d'effectuer l'ultime glissade vers le sol qu'elle accomplira à la manière d'un parachutiste professionnel pour s'immobiliser enfin, tournée vers l'arbre qui lui donna naissance.

 

 

oooOOOooo

 

 

Cette petite histoire est évidemment en totale inadéquation avec les événements terribles qui viennent tout juste d'ensanglanter Paris, mais peut-être que le spectacle apaisant de la nature, indifférente à la barbarie humaine, permettra au visiteur d'oublier un court instant l'effroyable dureté du monde dans lequel nous vivons.

C'est en tous cas le voeu que je formule.

 

 

 

Le Troll
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31 octobre 2015 6 31 /10 /octobre /2015 00:03

 

 

Chanson du photographe partageur,

amateur d'Art Contemporain

 

"Je m'en revenais de la FIAC

Avec des photos plein mon sac.

Je me dis alors tout à trac

Quitte à les présenter en vrac

 

Qu'il serait peut-être opportun

D'en faire bénéficier chacun.

(bis)

 

Mais n'en déplaise aux attaques

De ce méli-mélo foutraque

Qui pourrait sembler bien maniaque

Je réponds sans être élégiaque

 

Qu'il est au contraire opportun

D'en faire bénéficier chacun."

(bis)

En revenant de la FIAC

Une sélection d'images tout-à-fait personnelle et aléatoire

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26 octobre 2015 1 26 /10 /octobre /2015 22:17

 

On ne dort pas beaucoup à Bénarès. C'est avant le lever du soleil qu'il faut prendre place à bord de l'une des nombreuses embarcations qui permettent aux touristes et aux pèlerins venus des quatre coins de l'Inde d'observer le rituel quotidien des ablutions matinales sur les Ghâts que baigne le Fleuve sacré.

 

 

L'air est doux, presque frais. Dans ces petites heures de l'aube, les palais vétustes qui bordent le Gange arborent encore des teintes pastels, attendant que Sûrya, le Dieu solaire, illumine soudainement les eaux du fleuve et redonne vie à toutes choses. Un arc-en-ciel de couleurs vives se répandra alors sur le patchwork de batiments hétéroclites qui se bousculent en désordre sur la rive.

 

 

 

 

 

Le Gange est un fleuve divin. Descendu de l'Himalaya, il s'épanouit là où le rejoignent les rivières Asî et Vâranâ, là où Shiva fonda autrefois Kâshî, que l'on appelle aujourd'hui Vâranâsî de préférence au nom pourtant vénérable de Bénarès, trop prononcé sans doute par des lèvres anglo-saxonnes durant les longues années de colonisation. 

 

 

 

 

Le Fleuve est source de vie et de rédemption, c'est pourquoi tous les matins, à l'aube, hommes et femmes, jeunes et vieux, hommes d'affaires et gens de peu se pressent au bas des marches pour accomplir un rituel millénaire, le bain dans les eaux sacrées.

Mains jointes, prononçant les paroles consacrées, tous s'inclinent vers le Gange, puis s'avancent dans l'eau jusqu'à mi-taille. Le centre d'énergie vitale du corps est ainsi mis en contact avec l'énergie du fleuve dans lequel il faudra ensuite s'immerger totalement à trois reprises.

 

 

A l'occasion des grandes célébrations, dictées par le cycle des planètes, ce seront des dizaines, voire des centaines de milliers de pèlerins fervents qui envahiront les Ghâts pour perpétrer cet acte de foi ardente, étape indispensable sur le chemin de l'Absolu.

 

 

L'embarcation passe devant le Ghât funéraire, Manîkarnîkâ, alors que l'enveloppe corporelle des défunts achève de s'envoler en une fumée légère vers les déités qui sont au firmament. Ensuite, les cendres seront offertes au Gange.

 

 

 

 

Les images défilent au rythme lent de la navigation. Temples et palais aux vives couleurs et aux formes étranges, ghât tranquille où un dévot solitaire procède à ses ablutions, berges pentues où les draps qui ont été lavés dans le Gange et qui seront très vite asséchés par un soleil de plomb dessinent d'abstraites compositions.

 

 

 

Des hommes ont abandonné leurs vêtements sur les marches et, en dépit d'un fort courant, nagent dans le fleuve en criant très haut le nom de Krishna.

L'étranger de passage, s'il est peu au fait de la culture hindouiste, peine à saisir le sens de cette ferveur que l'on ressent à chaque instant dans la ville sacrée. Trop de dieux et de déesses, trop de temples - il y en a parait-il 108 à Bénarès - trop de rituels, trop de cérémonies, trop de fêtes. Faute de comprendre, il ne sera que simple spectateur, voyeur fixant avec sa caméra une profusion d'images aux couleurs certes éclatantes mais dont la signification profonde lui échappe.

 

  

 

 

 

Et tous ces ascètes, ces Sadhus au regard de lumière, ces ermites, ces yogis, ces errants aux semelles de vent, ces renonçants, ces méditants, ces contemplatifs et ces saints. Ils viennent de partout et de nulle part et convergent tous vers le fleuve magnétique où ils s'immobilisent, paraissant avoir trouvé la réponse aux questions existentielles que nous nous posons tous.

 

 

 

 

Bénarès - Kâshî - Vârânasî, il faut avoir le sens du merveilleux pour l'appréhender et s'en imprégner. Comment sinon admettre que ce fut Brahma en personne qui persuada la déesse Gangâ de dévier sur la Terre le Fleuve céleste afin que ses habitants ne périssent pas. Comment sinon ne pas être reconnaissant envers Shiva, souverain de Kâshî, dieu des fins et des recommencements, pour avoir retenu les eaux sacrées dans son chignon et avoir placé la ville au bout de son trident, lui épargnant ainsi les effets dévastateurs du déluge primordial. Il importe de croire aux mille et une histoires fabuleuses dont tant de divinités sont les héros et les héroines..

Alors peut-être qu'en parcourant les ruelles labyrinthiques de cette ville hors du temps, au-delà du pittoresque coloré qui l'assaille à chaque instant, le touriste traqueur d'images ressentira-t-il cette impression étrange de poursuivre l'âme d'une ville qui semble se jouer de notre logique d'occidental.

 

 

 

 

 

 

 

Lorsque viendra le temps de la mousson bienfaisante et destructrice, le fleuve, redevenu terrible ,envahira les Ghâts et redessinera les rives de la cité de Lumière.

Il submergera à nouveau un temple aux assises fragilisées par le courant, qui s'enfoncera chaque fois un peu plus dans les eaux divines et gorgées de limon.

 

 

 

 

Dans l'encoignure d'une porte, un vieil homme dialogue avec lui-même, face au fleuve.

Comme chaque soir depuis la nuit des temps, les brahmanes célébreront l'hommage du Feu au Gange et invoqueront les divinités du Fleuve. Les fumées d'encens monteront à nouveau vers le ciel, les gongs résonneront, et dans le crépitement des flammes chacun pourra ressentir une vibration, un souffle mystique parcourant cette ville si particulière, étrange et envoûtante, initiatique et intemporelle.

 

 

oooOOOooo

 

Si les photos de ce récit en forme de souvenir sont toutes de l'auteur, le texte doit beaucoup à l'ouvrage illustré, passionnant et passionné, de Mireille-Joséphine Guézennec 

Bénarès Kâshi-Vârânasî

Voyage initiatique dans la capitale spirituelle de l'Inde (éditions l'àpart)

dans lequel cette éminente spécialiste, philosophe de formation et initiée au sanskrit, sait mettre à la portée de tous l'incroyable complexité des mythes et des rituels de l'hindouisme, permettant ainsi au profane curieux de mieux appréhender cette ville fascinante.

 

Se souvenir de Bénarès (2)
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13 octobre 2015 2 13 /10 /octobre /2015 18:36

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Cela fait déjà quelque temps que je suis allé à Bénarès et les souvenirs de ce voyage commencent à s'effilocher doucement dans ma mémoire, mais quelques images de cette ville fascinante continuent pourtant à me hanter. Visiter Bénarès-Vârânâsi pour la première fois, c'est comme recevoir un énorme coup de poing dans l'estomac qui vous laisse groggy, abasourdi, incrédule, ébahi devant l'incroyable vitalité de ce lieu magnétique.

Arrivant en voiture de l'aéroport, le premier contact avec cette cité plusieurs fois millénaire vers laquelle convergent en permanence des milliers de pélerins fervents animés d'une foi irradiante, est pourtant plutôt déroutant.

 

 

Le véhicule se fraie péniblement un chemin au milieu d'un invraisemblable amoncellement de vélos, de motos, de rickshaw, de charrettes, de camions pétaradants, tous chargés de cargaisons défiant les lois de l'équilibre, formant un énorme embouteillage qui, pour un esprit occidental, paraît totalement inextricable.

Et pourtant, ce flot s'écoule, certes lentement, mais de façon continue, chacun se frôlant au millimètre près, motivé, à n'en pas douter, par le désir irrépressible d'approcher enfin Gângâ, la déesse Gange.

 

 

Arrivés au carrefour central Godaulia, la densité du trafic échappe à toute description. Il faut alors abandonner le véhicule qui ne peut s'engager dans les ruelles labyrinthiques de la vieille ville et emprunter l'un de ces nombreux cyclo-rickshaw propulsés à la force des mollets par des hommes d'un âge parfois bien avancé. On les surnomme ici 'indian helicopters' car ils présentent l'insigne avantage de se faufiler partout, au beau milieu d'une circulation dantesque.

 

 

En dépit d'une chaleur écrasante qui donne constamment l'impression de vouloir obstinément vous vider de tout liquide corporel, c'est depuis la terrasse de l'hotel où l'on est enfin parvenu que la ville sainte offre à votre regard un premier aperçu de l'incroyable spectacle qui anime en permanence les Ghâts. Les Ghâts, ce sont ces ensembles de marches - il y en a 84 au total - qui descendent jusqu'au fleuve sacré dont les eaux, à cette heure torride de la fin de matinée, miroitent au soleil.

Des familles procèdent à leurs ablutions rituelles dans le fleuve tandis que, protégés par de grands parasols et installés sur des estrades en bois, les ghatias, ces brahmanes 'fils du fleuve' fournissent aux pélerins les ingrédients nécessaires à l'accomplissement du rite.

 

 

Mais c'est le soir, lorsque l'air devient enfin respirable, qu'il faut se mêler à la foule qui se dirige gravement, en rangs serrés, vers ce ghât au nom pour nous imprononçable,Dashâshvamedh Ghât que les touristes désignent généralement sous le vocable de 'Main Ghât', ce qui est tout de même plus commode. 

C'est là qu'a lieu tous les soirs, au coucher du soleil, une cérémonie fascinante, inoubliable, l'Arati en hommage à la déesse Gangâ.

 

 

La foule, recueillie, s'est sagement installée sur des bancs, face au fleuve, tandis qu'une myriade d'embarcations a convergé jusqu'à la berge pour assister à la cérémonie depuis le Gange.

 

 

Les brahmanes officiants, vêtus de tuniques de soie grège et safran, procèdent, au son des conques, aux rites préliminaires, dépôt de guirlandes de fleurs, de poudres rituelles colorées, et versement de lait dans le fleuve.

 

 

La nuit est à présent tombée. Tambours, gongs et cloches rythment les différentes phases de la cérémonie. La musique est envoûtante et de lourdes volutes d'encens s'élèvent au dessus des officiants et de la foule aux mains jointes.

 

 

Perpétrant des gestes millénaires et murmurant des mantras, les brahmanes lèvent tour à tour, en direction des quatre orients, de lourds candélabres enflammés en forme de cobra, hommage à l'Eau, au Feu et à la Lumière, créant des arabesques crépitantes dans la nuit.

 

 

Trop tôt, la cérémonie prend fin et les nuages d'encens se dissipent dans l'air parfumé. Les restes du repas sacrificiel en l'honneur de Gangâ et des divinités du fleuve sont partagés avec la foule.

 

 

Chacun peut alors déposer sur l'eau, avec ses voeux les plus ardents, les petites coupelles de fleurs et de feu qui brûleront un temps. Dans l'arc parfait formé par la succession des Ghâts, ces coupelles formeront comme un scintillement d'étoiles à la surface du fleuve sacré baignant cette ville initiatique qui s'appelait autrefois Kâshi, la Cité de Lumière.

La foule regagne alors le centre ville en un flot continu, s'écartant au passage pour contourner une vache, d'une étonnante placidité, qui s'est installée là, au beau milieu de la route, superbement indifférente à la marée humaine qui se presse tout autour.

 

à suivre

 

 

 

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Se souvenir de Bénarès (1)
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6 octobre 2015 2 06 /10 /octobre /2015 17:49

 

Il est toujours présomptueux de parler d'une ville que l'on a visitée trop brièvement. Ce fut mon cas récemment en ce qui concerne Berlin.

Au retour, il ne reste qu'un flot d'images que l'on a quelque peine à ordonner et une nuée d'impressions fugaces auxquelles il s'avère parfois difficile d'attribuer une quelconque logique.

Allez donc savoir pourquoi, ce sont les innombrables miroirs des châteaux de Potsdam qui, en fin de compte, m'ont laissé l'impression la plus tenace.

 

 

Il faut dire que dans ce royal ensemble de palais somptueux tout à la gloire de la Prusse et de Frédéric II, les miroirs sont si nombreux qu'ils semblent refléter à l'infini l'opulence du décor.

 

 

 

 

Cette profusion de glaces et de miroirs produit en fin de compte une impression troublante.

 

 

 

De retour en centre ville, je demeurai hanté par ces images réfléchies, diffractées, renvoyées d'un mur à l'autre, au point qu'elles finissent par désorienter le visiteur, et je commençai à regarder Berlin d'un autre oeil. 

La Spree, parcourue par une multitude d'embarcations, enlaçait voluptueusement les majestueux bâtiments de l'Ile aux Musées. Par les fenêtres de ces derniers, on pouvait apercevoir, comme à travers un miroir, quelques monuments phares de la Cité. 

 

 

 

 

 

A l'image de Potsdam, où un souverain, génial bâtisseur, avait voulu faire de son domaine le miroir de sa magnificence, Berlin était le miroir d'un passé tumultueux et, plus récemment, douloureux et tragique.

Impossible de parcourir la ville sans rencontrer, à un moment ou à un autre, un témoignage d'un passé révolu ou encore bien ancré dans les mémoires.

 

 

 

 

mémorial aux fugitifs est-allemands tués en tentant de franchir le Mur de Berlin

 

 

Mais c'est au crépuscule, alors que les ours fétiches s'apprêtent à rejoindre sagement leur tanière et que le célèbre petit bonhomme vert des feux de signalisation s'échappe pour se dégourdir un peu les jambes, que se révèle sans doute le mieux le côté miroir de cette ville singulière.

 

 

 

 

Tandis qu'un somptueux coucher de soleil embrase la Porte de Brandebourg, les vitres du Reichstag-Bundestag s'enflamment et de soyeux reflets viennent adoucir les stèles du Mémorial de l'Holocauste.

 

 

 

 

 

Dans EbertstraBe, les fenêtres des immeubles futuristes composent pendant un court instant de lumineux tableaux abstraits. 

 

 

 

A Potsdamer Platz, c'est l'apothéose..

 

 

 

 

Alors que Berlin s'enflamme à l'orée d'une trépidante vie nocturne, dans les salles redevenues silencieuses des palais de Potsdam, les miroirs ne renvoient plus l'image des fastes d'antan. Ils réfléchissent - c'est le propre des miroirs - à l'étrange destinée de cette ville que l'on crut un temps anéantie à jamais, et qui ne cesse de nous surprendre.

 

 

 

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Les Miroirs de Potsdam
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17 septembre 2015 4 17 /09 /septembre /2015 18:17

 

Ca m'a pris comme ça, tout d'un coup, allez donc savoir pourquoi.

Une soudaine envie de couleurs.

Peut-être parce que nous étions à la fin de l'été et que, tôt ou tard, la ville allait redevenir grise.

Peut-être parce que d'ici peu il serait à nouveau de bon ton d'être de noir vêtu.

Toujours est-il que je me ruai dans les musées et me plongeai dans un univers coloré dont il était impossible de sortir indemne.

C'est alors que je constatai un phénomène étrange.

Dans un premier temps, il semblait que les couleurs hésitaient à se détacher de la représentation humaine. Elles se contentaient d'en transfigurer l'image, de la révéler sous un éclairage nouveau, de mettre en valeur des particularités restées jusque là confidentielles.

 

Andy Warhol - Caroline Law' - 1975

 

Martial Raysse - 'Made in Japan - La Grande Odalisque' - 1964

 

Manolo Valdes - 'Jacqueline III' - hst 2012

 

Andy Warhol - 'Ladies and Gentlemen' - 1975

 

Yves Klein - 'Portrait-relief de Martial Raysse' - pigment pur sur bronze - 1962

 

Et voilà que les couleurs se mettaient à revendiquer haut et fort leur indépendance.

Elles se voulaient désormais maîtresses de leur existence.

Devenues libres et joyeuses, elles dansaient, s'enroulaient, s'imbriquaient, s'entrechoquaient, voltigeaient, explosaient enfin.

 

David Nash - 'Three Blues' - 2013

 

Fabienne Verdier - 'Idéogramme Compassion'

 

Serge Poliakoff - 'Composition abstraite' - hst 1954

 

Sonia Delaunay - 'Rythme coloré numéro 614' - hst 1954-1957

 

Jean Crotti - 'Mouvement cosmique' hst 1921

 

Simon Hantai - 'Meun' - 1968

 

Pierre Soulages - Untitled - 1988

 

Cy Twombly - 'Untitled VIII (Bacchus)' hst 2005

 

Happé par ce tourbillon chromatique, je pensais avoir atteint un paroxysme, mais de nouvelles formes d'art m'entrainèrent encore plus loin, au plus profond, au coeur même de la couleur.

 

John Chamberlain - 'Silkie Wilkie'' - 1994

 

Nabil Nahas - 'Boléro'' - (det) - 2003

 

Helen Frances Gregor - 'Totem' - tapisserie de basse-lice (détail) - 1976

 

Maryn Varbanov - 'Arythmie' tapisserie de basse-lice (détail) - 1972

 

Installlation de Sébastien Preschoux à la Tour Paris XIII - 2014

 

Julio Le Parc - 'Surface couleur - série 14-2E' - détail - 1972

 

Bertrand Lavier - 'Empress of India II' - tubes de néon - 2005

 

Flynn Talbot - 'Primary' - installation lumineuse (détail) - 2014

 

Quelque peu étourdi par ce déchainement chromatique je retrouvai finalement les trottoirs gris de la ville.

Peut-être était-ce la conséquence d'une exposition prolonjgée à des vibrations colorées trop intenses, voilà maintenant que je découvrais partout de la couleur.

Sur des murs autrefois aveugles, des graffeurs anonymes avaient composé d'étranges et éclatantes confrontations. Ailleurs, des artistes inspirés avaient réalisé des fresques chatoyantes.

Mais le plus singulier était que des éléments tout à fait ordinaires et banals de notre vie quotidienne recélaient, si on prenait la peine de les regarder avec plus d'attention, d'abstraites compositions colorées.

 

Détail d'un mur peint le long du canal St Martin - Paris 2013

 

Détail d'un mur peint le long du canal St Martin - Paris 2013

 

Fresque murale le long du canal St Martin - artiste inconnu

 

Détail d'une fresque murale de Stéphane Carricondo - Fort d'Aubervilliers - 2014

 

Speedy Graphito - 'Color' - sérigraphie sur bois - 2014

 

Détail du revêtement d'un véhicule de pompiers

 

Détail du revêtement d'une camionette de livraison

 

Détail d'un panneau de signalisation

 

La couleur est partout mais la plupart du temps nous ne la voyons plus.

Les artistes ont sur nous un immense avantage : ils savent regarder.!

 

 

Fresque murale de Dan 23 - Fort d'Aubervilliers - 2014

 

 

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Une fringale de couleurs
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31 août 2015 1 31 /08 /août /2015 17:21

 

Il fut un temps en Afrique où les masques dansaient pour de vrai, inspirant la crainte et le respect.

 

Gabriel Moiselet - 'Le Masque nègre' - hst - 1929

Il fut un temps en Afrique où les fétiches avaient des pouvoirs surnaturels et savaient conjurer le mal et punir les voleurs.

 

Jean Le Gac - 'Les bottes rouges'  (détail) - hst - 2009

Il fut un temps en Afrique où, par l'intermédiaire des devins, les statues communiquaient avec l'au-delà et permettaient aux ancêtres de protéger le clan et de gagner le repos éternel.

 

Théo Mercier - 'Idole nourricière - 2012 (expositiion 'Le surréalisme et l'objet - Ctre Pompidou)

 

Mais voilà que des artistes, des blancs, découvrirent ces objets venus d'ailleurs. Ils s'entichèrent de l'audace des formes, ils s'émerveillèrent de leur inventivité, ils louèrent leur modernisme déroutant, ils s'extasièrent devant leur vitalité, ils s'enthousiasmèrent devant une authenticité qui correspondait à leur volonté intime de rompre avec les critères esthétiques d'un classicisme agonisant.

 

Karl Schmidt-Rottluff - 'Nature morte avec campanules et masque africain' - aquarelle- 1943

C'est ainsi que, sans avoir forcément conscience de la dimension cultuelle de ces objets si singuliers, des artistes incorporèrent ces formes brutes et vivifiantes dans leurs oeuvres.

 

Erich Heckel - 'Tête de femme' - gravure sur bois - 1916

C'est ainsi que l'on put constater à quel point la patine sombre des masques contrastait si bien avec la peau diaphane des blanches égéries.

 

Man Ray - 'Noire et Blanche' - 1926

C'est ainsi que le génial Picasso, au grand dam de ses contemporains, transfigura et donna une dimension nouvelle au visage de ses Demoiselles d'Avignon.

 

Pablo Picasso - 'Buste de femme' - hst - 1907

Et c'est ainsi que Madame Matisse arbora le masque blanc de ceux qui ont vu ce qu'il ne nous est pas donné de voir.

 

Henri Matisse - 'Portrait de Madame Matisse' - hst - 1913

Les objets, pendant ce temps, s'accumulaient chez les collectionneurs, et il pouvait être permis de penser qu'ils trouveraient enfin un repos mérité, bien alignés sur leurs étagères. 

C'était sans compter sur l'insatiable curiosité des artistes et leur volonté de percer le mystère de ces témoins de mondes invisibles.

 

Vitrine à la Biennale des Antiquaires - 2014

On leur fit subir dissections, accumulations et parfois même inclusions dans des prisons de plexiglas.

 

Arman - accumulation de masques africains sous plexiglass - 1996

On en étudia en détail les plus infimes caractéristiques

 

Kader Attia - photo retouchée 

On les aspergea de peinture

 

'Statue Fang' - FIAC 2009

On les recouvrit de miroirs à la façon des boules lumineuses des bals de quartier.

 

Kader Attia - Masque de la série 'Transformations' - 2014

On les exhiba dans des foires, comme le furent jadis les 'naturels' dans les expositions coloniales.

 

Kader Attia - 'Gueule cassée. Masque malade' - 2013

Mais en dépit de tous ces mauvais traitements les objets gardaient leur mystère. On tenta alors de les 'assimiler', mais rien n'y fit. Il y avait toujours en eux quelque chose de 'différent' qui échappait à toute analyse.

 

Coco Fronsac - 'La communiante' - photo ancienne retouchée - 2010

 

Coco Fronsac - 'Jeunes pousses d'anémones Nemorosa' - photo ancienne retouchée - 2007

Les masques, en Afrique, ne dansent plus pour de vrai.

 

Sarkis - 'On the Breaking Bad's wallpaper between the Cry and the Masks' - 2014

Le Dieu Pétrole a chassé les esprits de la forêt et les masques-bidons sont désormais sculptés à son image.

 

Série de masques de l-ère industrielle de l'artiste béninois Romuald Hazoumé - années 2000

Mais l'Afrique éternelle a plus d'un tour dans son sac.

Lorsqu'après avoir épuisé les ressources de la planète bleue, les hommes chercheront dans l'espace une nouvelle raison de vivre, il ne fait aucun doute qu'un fétiche protecteur aura déjà été placé sur orbite.

 

Monsengo Shula - 'Tôt ou tard le Monde changera' - acrylique et paillettes sur toile - 2014

Il y a également fort à parier qu'un satellite à l'effigie d'un roi-ancêtre évoluera sans fin au dessus de ce qui fut jadis le domaine des dieux et des esprits.

 

Monsengo Shla - 'Le Roi satellite' - acrylique et paillettes sur toile - 2012

 

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Les deux dernières photos de cet article ont été prises à l'occasion d'une visite à l'exposition 'Beauté Congo' qui se tient actuellement à Paris à la Fondation Cartier pour l'art contemporain.

Une exposition vraiment jubilatoire.

Vous avez dit tribal ?? - visions d'artistes
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16 août 2015 7 16 /08 /août /2015 16:35

 

Allons, Monsieur, avouez-le franchement, vous avez fait tout ce chemin pour venir à ma rencontre, et maintenant que vous êtes ici, de l'autre côté du Monde, vous me trouvez tout de même bien laid.

 

 

Notez que vous n'êtes pas le premier à penser de la sorte.

Votre Monsieur Darwin, lorsqu'il débarqua ici, ça fait déjà un bail, m'a taillé le genre de réputation qui vous colle à la peau jusqu'à la fin des temps.

 

 

Ecoutez un peu ce qu'il écrivit à mon sujet dans son Journal :

" Les rochers de lave noire sur la plage sont fréquentés par de grands lézards, patauds et répugnants. Ils sont aussi noirs que les roches poreuses sur lesquelles ils rampent et cherchent leurs proies dans la mer. Certains les appellent 'diables des ténèbres' "

Vous reconnaîtrez qu'en matière de portrait flatteur, il est difficile de faire mieux.

 

 

Monsieur Darwin aurait été bien inspiré de s'intéresser un peu moins à l'évolution du bec de ces stupides pinsons qui sont maintenant si fiers de porter son nom. Ceux-là je les déteste et mon dos porte encore la trace de leurs méchants coups de bec losqu'ils ne trouvent rien de mieux à picorer alentour.

 

 

En fait, voyez-vous, je suis le plus bel exemple qui soit d'adaptation réussie, Un cas d'école en quelque sorte. Vous riez, alors écoutez bien ce que je vais vous dire et gardez à l'esprit que j'arrive tout droit de la préhistoire et qu'il serait bon que vous fassiez montre d'un minimum de respect envers un authentique rescapé de l'ère des dinosaures. 

 

 

A l'origine, j'étais un iguane terrestre comme tous les autres. Etant donné que je suis, comment dites-vous déjà, végétalien, je me nourrissais exclusivement de fruits et de baies. Un beau jour, j'ai voulu atteindre un fruit savoureux à l'extrémité d'une branche et, plouf, je suis tombé à l'eau, moi qui ne savais pas nager.

J'ai dérivé longtemps, accroché comme un morpion à un débris flottant. Ah, je ne devais pas avoir l'air bien malin, le ventre creux, à scruter jour après jour désespérément l'horizon.

 

photo David Galvan sur le site dinosoria.com

Et voilà qu'au final je suis arrivé ici, épuisé, affamé, et à moitié mort.

Comme vous avez pu , Monsieur, vous en rendre compte, cette île n'est pas à proprement parler un eldorado en matière de végétation, et si je ne voulais pas mourir de faim, il fallait que je me débrouille, que je m'adapte.

Et, croyez-moi sur parole, cela a pris du temps, beaucoup, beaucoup de temps.

 

 

Moi qui avais la sainte horreur de l'eau et qui voyais là-dessous, l'estomac vide, des algues succulentes se balancer au gré de la houle, j'ai fini par me dire que c'était trop bête, il fallait y aller.

A présent, je nage comme une sirène. Je glisse, je virevolte, je me faufile, j'ondule, je peux même tenir près d'une heure jusqu'à 15 mètres de profondeur et ralentir mon rythme cardiaque si nécessaire.

Ca vous la coupe, n'est-ce pas ? 

 

photo extraite du blog de Anne et Romain en Amérique du Sud

Et ce n'est pas tout. Je suis, comme vous le savez, un animal à sang froid, un saurien, un frileux. Obligé d'aller chercher ma pitance dans les eaux froides du Pacifique, là-dessous je me refroidis très vite. Je me demande d'ailleurs pourquoi vous l'appelez Pacifique, car la plupart du temps il roule, il gronde, il déferle, il hurle, et ses vagues se fracassent sur les rochers en faisant un raffut de tous les diables. Bref, ma température s'abaisse dangereusement et, pour couronner le tout, je n'ai pas trop de mes belles griffes pour m'accrocher au fond car la houle, les vagues, les courants sont si forts qu'ils m'enverraient valdinguer contre les rochers.

Lorsque je remonte, je grelotte, je suis épuisé, j'ai l'air 'pataud' comme disait ce cher Monsieur Darwin, et je n'ai plus qu'une obsession, m'affaler les quatre fers en croix sur la grève pour profiter au maximum des bienfaisants rayons du soleil et récupérer au plus vite une température corporelle plus appropriée à mon humble condition d'iguane.

 

 

Et pourquoi suis-je ainsi noir comme le démon quand j'émerge des profondeurs ? Monsieur Darwin n'a décidément rien compris. Tout bêtement parce que le noir est la couleur qui absorbe le mieux la chaleur et qu'elle me permet de retrouver rapidement les calories perdues.

Lorsqu'au bout d'un certain temps d'exposition, j'ai regagné une température acceptable, je vais virer au rouge, un peu comme vos pâles baigneurs au premier jour des congés payés à la plage. Et s'il se trouve que je deviens trop rouge, alors je retourne faire trempette. Pas plus difficile que cela.

 

 

Je crois que je commence à sérieusement vous intéresser et, comme vous n'êtes pas au bout de vos surprises, je pense même qu'à la fin de cet entretien, vous finirez par me trouver beau ..

Etant donné que je passe une grande partie de mon temps dans l'eau salée et que je ne prends jamais de douche, je finirais  si je n'y prenais garde, par me retrouver statufié, à l'image du loup en croûte de sel de votre cuisine provençale. Pour remèdier à cet inconvénient, j'ai mis au point un système de 'glande à sel', oui Môsieur, une glande à sel située entre mes yeux, dans laquelle s'accumule le sel en excédent dans mon organisme et que j'expulse à intervalles en éternuant violemment. Je sais, je sais, ce n'est pas particulièrement distingué mais ça présente au moins l'avantage d'être efficace et le sel ainsi rejeté forme sur mon front ces concrétions blanches qui, vous l'aurez remarqué j'en suis sûr, me donnent cet air inimitable de noble vieillard.

 

 

Et il y a encore plus fort. Lorsque des phénomènes climatiques comme El Niño raréfient la production d'algues comestibles en augmentant la température de l'eau et en modifiant l'amplitude des marées, je suis en mesure de réduire la taille de mon corps de 20 pour cent pendant la période de disette et de revenir ensuite à ma taille normale quand les vaches grasses sont de retour !!

Cette fois vous criez au miracle et vous vous demandez ce que je peux bien ressentir à être ainsi unique et sans équivalent dans le monde. Vous serez peut-être surpris de ma réponse, mais je regarde tout cela d'un air désabusé. Trop de temps s'est écoulé depuis les dinosaures et mon seul bonheur est vraiment de lézarder l'estomac plein au soleil.

 

Photo Ariogar Berhorn sur le site dinosoria.com

Mais alors, penserez-vous, vous qui êtes un miracle d'adaptation aux circonstances les plus défavorables, vous ne craignez personne, vous n'avez aucun prédateur.

Hélas non mon cher Monsieur. Cent fois hélas. 

D'abord il y a les buses, une vraie calamité. Il y en a toujours une quelque part à surveiller discrétement votre petite famille. Un moment d'inattention, et hop, voilà votre petit dernier disparu dans les airs entre les griffes de l'un de ces mécréants.

 

Photo Simpliciter sur le blog dooinosoria.com

Mais il y a pire, les serpents, ceux-là je les déteste, des sournois, des vicieux, des pervers. Ils s'attaquent à beaucoup plus gros qu'eux, s'enroulent autour de leur proie, l'étouffe et finissent par l'engloutir entre leurs machoires démesurément distendues. Ils avalent tout, piquants, écailles, cornes, griffes. Des monstres dégoûtants..

Tenez, dans la photo ci-dessous, si vous regardez bien dans le rocher, il y en a un qui attend son heure. Ca me fait froid dans le dos rien que d'y penser et je ferais mieux d'aller poursuivre ailleurs ma séance d'UV.

 

 

Et les phoques. Vous les aimez bien, vous, les phoques. Ils ont l'air si gentils, si joueurs, si débonnaires. A terre, on coexiste sans trop de problèmes, mais quand je suis en mer à brouter mes algues, ils me croqueraient volontiers. Et leurs petits, de vrais chenapans. Lors de ma dernière plongée, ils me mordillaient la queue. Quelle humiliation !

 

 

Mais je m'en vais vous révéler une chose, mon pire ennemi, en fin de compte, c'est vous. Pas vous bien sûr personnellement car vous m'êtes plutôt sympathique, ni les jolies touristes qui perturbent ma sieste en me plaçant en arrière-plan de leurs selfies. Non, mon véritable ennemi ce sont les activités humaines qui, si vous n'y prenez garde, finiront par détruire la planète entière et vous avec.

Il n'y a pas si longtemps, le naufrage d'un pétrolier provoqua une marée noire qui fit périr 85 pour cent de mes congénères qui habitaient l'île voisine. S'il existe une mort abominable, c'est bien celle de se retrouver englué dans une immonde marée visqueuse ne trouvez-vous pas ?

 

 

Vous savez, en dépit de mon aspect inquiétant de dragon préhistorique sorti tout droit d'une BD gothique, je suis plutôt du genre pacifique. Je ne demande qu'à me prélasser au soleil, à regarder la mer pendant des heures, à contempler des crépuscules somptueux et à me serrer le soir contre mes frères pour combattre le froid nocturne.

 

 

Alors Monsieur, s'il vous plait, laissez-moi jouir en paix de mon statut d'espèce unique et menacée. Ce n'est pas toujours facile à vivre et je me sens parfois bien seul.

 

 

A présent, Monsieur, il faut que je vous quitte. J'ai rendez-vous avec mes amis, les petits crabes rouges, les 'sally pied léger'. C'est l'heure de ma séance quotidienne de nettoyage corporel.

 

 

Un vrai délice que je ne manquerais pour rien au monde.

 

oooOOOooo 

 

Sauf indication contraire, les photos de cet article sont de l'auteur.

A signaler sur le web, une remarquable vidéo montrant un iguane marin en plongée recherchant sa nourriture dans le courant, que l'on peut visionner à l'adresse suivante:

http://www.plongeurs.tv/Galapagos-Plongee-prehistorique-avec-le-dragon-des-mers-_v211.html

Entretien avec un iguane marin des Galapagos
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10 juillet 2015 5 10 /07 /juillet /2015 22:38

 

 

Un sens interdit, stricto sensu, c'est un non-sens.

Simple question de bon sens.

 

 

Vous êtes tranquillement installé dans votre véhicule, les sens en alerte, occupé, tout en conduisant, à écouter du Saint-Saens, et voilà qu'une grosse barre blanche sur fond rouge se dresse soudain devant votre route.

Sens interdit

 

 

C'est insensé. 

Vous êtes de toute évidence dans le mauvais sens.

Vous en restez interdit.

 

 

Le temps de reprendre vos sens, tout en marmonnant que tout cela n'a aucun sens, vous repartez en sens contraire, mais dans le sens des aiguilles d'une montre.

 

 

C'est alors que vous vous rendez compte que vous êtes à contresens.

Que faire ?

 

 

On vous reconnait d'ordinaire une certaine dose de sens pratique, voire même une pointe de sens critique, mais voilà que cette fois vous agissez en dépit du bon sens.

Cela n'a vraiment pas de sens.

 

 

Il ne vous reste plus, cela tombe sous le sens, qu'à vous arrêter et, plutôt que de mettre sens dessus dessous le contenu de votre boite à gants, à réfléchir sur le sens de cette histoire.

 

 

Vous avez beau toutefois secouer vos pensées dans tous les sens, le sens caché de cette situation vous échappe.

Rien ne semble aller dans le bon sens.

 

 

Que signifient en fait toutes ces interdictions ?

Interdiction de séjour. Interdiction de stationner (tiens, vous vous trouvez justement garé sous l'un de ces panneaux !).

 

 

Pelouse interdite aux chiens. Comme si les chiens savaient lire !

Accès interdit aux gens de couleur. Comme si le blanc n'était pas une couleur

 

 

Tout est à double sens.

Vous vous souvenez soudain de vos cours de géométrie dans l'espace :

Une droite a une seule direction et deux sens.

 

 

Comment donner un sens à sa vie ?

Au sens propre ou au sens figuré ?

 

 

Allons !  Ne divaguez pas !

Et ne cédez surtout pas au découragement !

 

 

Il faut à présent repartir.

Dans le sens de la marche, du courant, du poil, du vent...

 

 

Mais ne voila-t-il pas que vous, qui aviez jusqu'alors le sens du devoir et des responsabilités, succombez soudainement aux plaisirs des sens.

Quelle indécence !

 

 

C'est alors qu'à votre insu votre véhicule s'arrête à nouveau.

Vous êtes cette fois bel et bien ... en panne d'essence !!!

 

 

oooOOOooo

 

A l"exception de la première image qui représente un panneau de chantier, tous les détournements de signalétique urbaine photographiés dans cet article sont des oeuvres du peintre et sculpteur français Clet Abraham né en 1966 et qui vit et travaille en Italie depuis 1990.

Il tend, par le moyen de ces détournements, à substituer à l'unilatéralité du message transmis par ces panneaux, une idée de réversabilité conduisant à une lecture différente et souvent humoristique du message.

Ce qui n'est pas toujours, il faut bien le dire, du goût des autorités concernées.

Sens interdits
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